Rap vue sur mer
« Y’a pas de faux MC ici ! »
Un petit avion fend le ciel du port de Sète en tractant une curieuse banderole. On y lit « MACRON DÉMISSION » avec la tête de l’intéressé incrustée dans l’une des lettres. Sur la berge, le mythique groupe Assassin ouvre la dixième édition du Demi Festival – une programmation 100 % rap, organisée par le plus célèbre des rappeur·euses sétois·es : Demi Portion. Dans la foule, vieux tontons du game et jeunes bousillé·es s’égosillent sur le célèbre refrain : « La justice nique sa mère, le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue. » Au passage de l’avion, les majeurs se lèvent spontanément comme pour rappeler qu’ici, le rap est avant tout un espace de résistance.
Le lendemain, sous le cagnard, on traverse cette ville de pêcheurs1 devenue depuis quelques années le repère des touristes accros aux tielles, en manque de coup de soleil. S’iels ne dégoulinent pas, têtes allongées dans leur assiette de moules, iels naviguent à la queuleuleu sur le canal qui parcourt la ville à bord de « miniboats », des petites barques individuelles, ou mieux encore, des bateaux-voitures à la carrosserie de bagnoles américaines des années 1960. Admirez le trompe-l’œil ! Plutôt que de s’attarder dans ce décor de fin du monde, on rejoint des jeunes aux visages patibulaires, spliff au bec et canette de 8.6 en main, qui cassent la démarche vers le Théâtre de la Mer – une scène de quelques milliers de places où les artistes jouent dos aux flots bien calmes en ce début du mois d’août.
« Il y a beaucoup d’artistes encore très contestataires, mais il faut chercher, ce n’est pas toujours les plus connus ! Après, les valeurs continuent de se transmettre ! »
À l’inverse, les flows acérés et contestataires des artistes, poings et micros levés, se relaient chaque soir pendant cinq jours – des légendes à faire chialer les anciens, comme Rim’k et son fameux titre « Tonton du Bled », les Marseillais Don Choa et le Rat Luciano de la Fonky Family, mais aussi des plus jeunes comme 2L ou Guerta.
Le public, qui va de 10 à 60 ans à la louche, tisse le fil entre les générations d’un art qui perdure en France depuis bientôt 40 ans. « C’est l’héritage du hip-hop ce festival. C’est important que les jeunes viennent pour qu’il soit transmis », affirme Perez dans la foule. Membre d’un bar associatif à Avignon et militant politique, il est aussi membre de la Ligue des MC’s révolutionnaires dont les mixtapes ont une texture anarco-communiste revendiquée. À la fameuse question : le rap est-il encore suffisamment politique ? Perez répond : « Il y a beaucoup d’artistes encore très contestataires, mais il faut chercher, ce n’est pas toujours les plus connus ! Après, les valeurs continuent de se transmettre ! » Lors des concerts, il n’est pas rare de voir un drapeau palestinien et des keffiehs brandis vers la scène. Au milieu des eaux, l’un des bateaux de la Freedom Flotilla2 assiste tranquillement au spectacle depuis son embarcation. Entre deux passages, l’asso SOS Méditerranée monte sur scène pour faire un point sur la situation désastreuse en mer pour les exilé·es et récolter de l’argent. Le concert de la rappeuse 2L, au flow politique assumé, sonne comme une bonne grosse manif. Entre chaque son, on entonne des « siamo tutti antifascisti » et des « tout le monde déteste la police ».
On la retrouve le jour suivant lors d’une table ronde organisée par le festival au Centre régional d’art contemporain (CRAC). Elle est accompagnée de deux journalistes rap, Raphael Da Cruz et Olivier Cachin. Il y a aussi Adil, ancien rappeur qui organisait des ateliers d’écriture à Sète dans les années 2000. Il a tout appris à Demi Portion. Pour lui, le rap était un outil social : « On habitait dans la banlieue de l’île de Thau [à Sète – ndlr], tu ne la vois pas sur les cartes postales celle-là. J’apprenais aux jeunes à bien écrire, je voulais qu’ils racontent leur quotidien avec sérieux tout en maîtrisant la langue de Molière. »
« Le rap “ conscient ” existe toujours et revient en force dans notre génération. Et puis, se dégager de l’injonction à écrire en bon français est aussi un geste politique »
Les nouvelles générations rappent-elles toujours avec le même objectif en tête ? Pour les « puristes » qui critiquent la forme et le fond d’aujourd’hui, cette relative « dépolitisation » correspond à « la fin de l’affrontement entre le monde capitaliste et l’URSS et celle des idéaux qui l’accompagnent. La génération qui a suivi a valorisé des rêves individualistes qui correspondaient à cette époque », selon Raphaël Da Cruz. 2L, 24 ans, nuance : « Il y a eu aussi une massification et une diversification croissante des styles, mais le rap “conscient” existe toujours et revient en force dans notre génération. Et puis, se dégager de l’injonction à écrire en bon français est aussi un geste politique. »
La discussion glisse ensuite sur le rap comme produit de consommation. Le constat est partagé par tous·tes : entre la multiplication des sorties et les plateformes de streaming, on n’écoute plus vraiment d’album. Voilà le rap piégé dans l’accumulation capitaliste.
« Ce qui m’inquiète, c’est surtout la surveillance de masse. Il ne faut pas délimiter cette lutte au rap, mais la mener plus largement »
Un invité surprise s’installe : Ihmotep, DJ et beatmaker d’IAM, une légende phocéenne. Accoudé à la table, il régale l’auditoire en bon marseillais : « Ce n’est pas seulement une accumulation, mais aussi une destruction par le matraquage de nouveautés ! On ne laisse pas le temps aux projets de vivre. Avec l’IA, on est en train de tuer notre culture et notre capacité à la faire exister par nous-mêmes ! C’est peut-être un vieux rêve d’anar, mais moi, je supprimerais le streaming ! Black-out d’Internet. » Merci l’ancien. Pour 2L, la lutte contre cette technologie doit être plus générale : « On se plaint de l’IA dans la musique, mais moi, ce qui m’inquiète, c’est surtout la surveillance de masse. Il ne faut pas délimiter cette lutte au rap, mais la mener plus largement. » Déter, la jeune génération.
En attendant que la révolution sauve le monde et le rap avec, on retourne au festival. L’occasion de discuter avec son fondateur, Rachid Daif aka Demi Portion. « Quand on a loué le théâtre la première année, la mairie était flippée. Ils nous ont envoyé deux camions de l’armée ! Ils auraient préféré qu’on continue à rapper dans nos MJC, nous raconte-t-il dans un canapé près de la scène avec vue plongeante sur le port. Depuis trois ans, on reçoit des subventions à hauteur de 50 000 euros partagées entre la Ville et la région Occitanie. Ça nous permet de faire un soir gratuit sur le port. Mais on reste le festival le moins subventionné de Sète. » Qu’en sera-t-il si l’extrême droite s’immisce jusqu’au pouvoir ? Depuis les dernières élections municipales, le Rassemblement national (RN) contrôle désormais 57 mairies de plus 3 500 habitants dans l’Hexagone. Et dans bon nombre de ces communes, le parti lepéniste retire ses subventions à des associations, des festivals et va même jusqu’à faire annuler des pièces de théâtre ou des expositions qui ne conviennent pas à sa vision identitaire et fantasmée de la culture. Pas de quoi effrayer Demi Portion : « L’an dernier, le candidat RN est venu faire des photos de graffs et de canettes qui traînaient sur le parking du festival. Il a dit qu’il l’interdirait s’il était au pouvoir. Ils ne nous font pas peur ! Au pire, on fera le festival ailleurs ! »
Quand le festival clôt ses portes autour de deux heures du matin, des centaines d’amateur·es se retrouvent sur le parking pour « freestyler » jusqu’au lever du jour. Des groupes se forment, des enceintes, des baffles, des micros se branchent et des mini-concerts s’improvisent. Chacun·e vient déposer son meilleur texte. Et si tout le monde entonne avec conviction « Y’a pas de faux MC ici ! », difficile parfois pour les femmes de se faufiler dans les cercles. « Laissez passer les go ! Laissez passer les go ! », entonne un crew de meufs venues découper lyricalement le genre masculin sous l’œil de plusieurs artistes du festival. Plus loin, un petit groupe prépare des sandwichs « prix libre » et distribuera son butin à SOS Méditerranée. On recroise Ihmotep : « En 1986, on était douze à rapper à la Plaine, à Marseille ! Et là, il y a 300 personnes qui font des freestyles ! Le rap a gagné ! » Ballottés entre les institutions bourgeoises, l’extrême droite et une industrie huilée à l’économie de marché et aux nouvelles technologies, ces moments ont le goût d’une petite victoire. Quand les premières lueurs du jour claquent leurs rayons sur la mer, on se prend à rêver que le rap et ses punchlines résonnent à travers tous les océans… Et en attendant, « Comme d’hab’ ! On continue comme d’hab ! »3
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 . Lire : « Pêche en méditerranée : quand le business donne le thon », CQFD n°236 (décembre 2024).
2 . Lire : « Dans les coulisses de la flottille pour Gaza », CQFD n°251 (avril 2026).
3 . « 2 chez moi », Demi Portion, 2017.
Cet article a été publié dans
CQFD n°255 (septembre 2026)
Le 30 juillet dernier, 60 000 à 80 000 personnes sont afflué à Ceuta depuis le Maroc, provoquant la terreur des fachos. Dans le dossier du mois, CQFD explore la migration et le durcissement des frontières aux portes de l’Europe. Si les migrants continuent d’être instrumentalisés politiquement, deux réactions s’opposent : la violence de l’extrême droite ou la solidarité. CQFD s’intéresse aussi à la précarité et la répression politique qui poussent la jeunesse marocaine à l’exil, ainsi qu’au déclin de la libre circulation au sein de l’espace Schengen, où les contrôles aux frontières sont devenus la norme.
Hors dossier, CQFD vous emmène découper de la rime au Demi Festival à Sète ainsi qu’en Argentine où la mobilisation a permis d’empêcher l’ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers.
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Paru dans CQFD n°255 (septembre 2026)
Dans la rubrique Culture
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Illustré par Mano Spreading
Mis en ligne le 05.09.2026
Dans CQFD n°255 (septembre 2026)
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