L’héritage du marronnage
« Les Haïtiens ne souhaitent pas juste un changement de régime »
Haïti, terre maudite ? Quand on parle du petit pays caribéen, des bribes d’images surviennent. Des habitations arrachées dans des cyclones ou des tremblements de terre, des scènes de famines dans des bidonvilles, des émeutes dispersées par des tirs de police… Car d’Haïti, on sait souvent peu de choses, si ce n’est qu’une révolution a mis fin à la colonisation française et aboli l’esclavage en 1804 et que, depuis, le pays semble être plongé dans une crise politique et économique permanente. La faute à qui ? Pour Frédéric Thomas, chercheur au Centre tricontinental (Cetri) et auteur du livre Haïti, briser le piège colonial (Seuil, 2026), son histoire est celle d’une double domination où les États coloniaux – puis néocoloniaux – agissent avec une bourgeoisie locale prédatrice contre la population haïtienne.
Vous dites que, malgré la révolution de 1804, le pays ne semble pas s’être totalement défait du colonialisme. En quoi ?
« Le 1er janvier 1804, quand Saint-Domingue1 se libère, le pays n’est pas reconnu à l’international. La France ne va jamais accepter sa défaite, même si elle finira par reconnaître l’indépendance en 1825. En échange, elle lui réclame le paiement d’une dette pour indemniser les anciens colons et lui impose un partenariat économique exclusif, inscrivant Haïti sous dépendance néocoloniale. Presque un siècle plus tard, les États-Unis vont se substituer aux Français comme partenaire économique exclusif, et même les occuper militairement entre 1915 et 1934.
Depuis, lorsqu’on parle d’Haïti dans les pays occidentaux, on se limite à une lecture très descriptive, sans explications ni analyses. Le pays apparaît frappé d’un malheur cyclique où la population n’est que victime des crises qu’elle traverse. C’est une manière de refuser de prendre Haïti au sérieux, de l’analyser correctement. C’est une vision très néocoloniale. »
« L’État, tourné vers l’international plutôt que vers la population, est une constante de l’histoire haïtienne »
Chaque fois que les Haïtien·nes vont se libérer du colonialisme, ils et elles vont se heurter à leur élite nationale qui les écrase tout autant…
« En 1804, il y a une convergence de tous les pans de la population haïtienne contre les colons et l’esclavagisme. Mais une fois les colons expulsés, l’élite qui émerge de la révolution reprend en main l’État colonial et le système économique de la plantation. Elle souhaite y faire travailler les anciens esclaves devenus paysans, ce qu’ils refusent catégoriquement. C’est là l’origine du conflit historique entre la paysannerie et l’élite haïtienne. Et à défaut de parvenir à trouver sa légitimité auprès de la population, l’élite va chercher du soutien à l’international. Si elle accepte les liens de subordination économique extérieurs, elle sera soutenue dans son projet de modernisation agricole et pourra s’enrichir. Cet État, tourné vers l’international plutôt que vers la population, est une constante de l’histoire haïtienne. »
Quelles sont les aspirations de la paysannerie ?
« La paysannerie va de son côté reproduire l’expérience du marronnage – ces esclaves en fuite qui créaient des communautés autonomes loin des plantations – avec un système d’autoconsommation et de circuits courts. Elle fuit l’État qui cherche à s’accaparer ses terres ; c’est une forme de résistance que l’anthropologue haïtien Gérard Barthélemy appelle “le pays en dehors”. La difficulté c’est que la population va être multipliée par dix en deux siècles. L’État et les acteurs internationaux vont également avoir davantage prise sur le territoire. La fuite devient beaucoup plus compliquée. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les dictatures de François et Jean-Claude Duvalier, père et fils, alias Papa Doc et Baby Doc, vont accentuer les politiques antipaysannes. Leur objectif est de faire d’Haïti, le “Taïwan des Caraïbes”, une zone franche industrielle pour produire à bas coût à destination des États-Unis, transformant la paysannerie en une masse ouvrière sous-payée. Les anciens paysans expulsés de leurs terres s’entassent dans les bidonvilles. Ouvriers pauvres ou sans travail, ils vont se soulever pour faire tomber des gouvernements comme celui de Baby Doc, en 1986, et mener de grandes révoltes comme en 2018-2019. »
C’est la dernière grande révolte qui a animé le pays avec l’espoir de briser le cycle infini des crises…
« Effectivement. En 2018 vont se succéder deux révoltes. La première en juillet contre la vie chère, après une augmentation de 38 % du prix de l’essence, face à laquelle le gouvernement recule.
« Les Haïtiens ne souhaitent pas juste un changement de régime mais une “transition de rupture” pour en finir avec cet État fantoche »
La seconde, deux mois plus tard, autour de l’affaire PetroCaribe : un accord de coopération énergétique entre le Venezuela et Haïti, dont près de quatre milliards d’euros ont été détournés. Les plus grandes manifs depuis la chute de Baby Doc éclatent alors. Essentiellement urbaine et très féminisée, cette révolte est portée par une myriade d’organisations populaires et trouve un écho dans les révoltes des Gilets jaunes en France ou celles du Chili au même moment… Les Haïtiens ne souhaitent pas juste un changement de régime mais une “transition de rupture” pour en finir avec cet État fantoche, courroie de transmission entre acteurs nationaux et internationaux. Le slogan “changer l’État”, qui date de la révolution de 1986, revient en force. Il porte la volonté de construire des services sociaux qui fonctionnent et une véritable souveraineté populaire. Malheureusement, ce projet échoue car le mouvement fait face à une répression féroce. En novembre 2018, 71 personnes sont massacrées et plusieurs viols collectifs sont commis par des gangs armés dans le quartier populaire de la Saline à Port-au-Prince. La complicité de l’État dans ce massacre ne fait pas de doute : trois policiers y ont participé. La communauté internationale, complice par sa passivité, n’a de son côté pas poussé à la transition politique. Le recours aux gangs va devenir commun à partir de 2018. On assiste depuis à une gangstérisation de l’État. »
C’est-à-dire ?
« Il y a toujours eu des gangs localisés dans les quartiers, au service des politiques au moment des élections pour rançonner les acteurs économiques et assurer des votes. Mais, depuis 2018, on assiste à leur montée en puissance : ils ont plus d’armes et de territoires, se mettent à agir à leur compte et ne s’approchent plus du pouvoir que pour servir leurs propres intérêts, c’est-à-dire capter des ressources économiques. Ils s’accommodent donc d’un État faible dans lequel ils ont des relais et des membres pour pouvoir agir en toute impunité. Réciproquement, l’État devient dépendant des gangs pour casser les révoltes. C’est un système mafieux où la terreur devient un mode de gouvernance. »
Et la communauté internationale laisse faire ?
« C’est toujours la même chose. Alors qu’on s’accorde à dire qu’Haïti manque de services publics et d’institutions, on va essayer de résoudre le problème des gangs en faisant venir des acteurs extérieurs. C’est le cas de la Mission multinationale de sécurité (MMAS)1 validée par l’ONU. Évidemment, la mission est un échec, il y a des problèmes de financement, l’ONU se focalise sur l’armée et le spectaculaire en faisant l’impasse sur le contexte politique… Même logique quand il y a une catastrophe comme le séisme de 2010. Plutôt qu’aider Haïti à construire des institutions efficaces capables d’amortir ces chocs, on envoie des ONG par centaines qui contournent les institutions publiques, en prenant comme excuse leur faiblesse. C’est une forme de captation de la souveraineté par voie militaire ou humanitaire. Du néocolonialisme, donc. »
On dit parfois que le pays est au bord de l’effondrement, comment continuer à espérer ?
« Quand je vais à Haïti, je suis toujours étonné : tout le monde travaille, s’organise pour l’électricité, pour l’école… Les Haïtiens se soutiennent via la famille, les communautés paysannes ou religieuses, les syndicats. Si le pays ne s’est pas effondré, c’est grâce à cette auto-organisation, héritage lointain du marronnage, et à l’argent envoyé par la diaspora. Mais si cela est suffisamment fort pour empêcher l’effondrement de la société, elle ne parvient pas encore à briser la double domination. Si elle parvenait à prendre le dessus, elle pourrait remettre en cause la manière de gouverner et la place subalterne d’Haïti sur la scène internationale. Seule une véritable autonomie arrachée par le peuple pourra permettre d’espérer un avenir meilleur… »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 Mission dont le mandat a pris fin en octobre 2025 et qui laisse sa place à la Force de répression des gangs (FRG). Des enquêtes sont en cours contre des membres de la MMAS pour abus sexuels sur mineurs à Haïti.
Cet article a été publié dans
CQFD n°252 (mai 2026)
En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.
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Paru dans CQFD n°252 (mai 2026)
Par
Illustré par Anne Loève
Mis en ligne le 16.05.2026
Dans CQFD n°252 (mai 2026)
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