Au nom du peuple

Qui veut la peau des jurés ?

Dans La Bataille du jury populaire, Benjamin Fiorini et Ana Pich reviennent sur l’histoire d’une institution vieille de plus de deux siècles, aujourd’hui rattrapée par l’obsession d’une justice plus rapide, plus simple – et sans citoyens.

« L’homme qui rend la justice ne doit jamais oublier qu’il est le frère de celui qui va la subir ». Voilà l’idée qui anima les révolutionnaires lorsqu’ils consacrèrent, dans la Constitution de 1791, le recours à un jury en matière criminelle. Beau principe s’il en est. Il faut dire que sous l’Ancien régime, l’arbitraire des juges et le recours à la torture pour arracher des aveux avaient profondément marqué les esprits. Une fois au pouvoir, les révolutionnaires entendent donc reprendre l’ordre judiciaire en main : désormais, des citoyens seront appelés à juger d’autres citoyens. C’est sur cet acte fondateur que s’ouvre la bande dessinée La Bataille du jury populaire (Dalloz, octobre 2026), co-écrite par le professeur de droit Benjamin Fiorini et Ana Pich, qui signe également les aquarelles. Le récit se veut un plaidoyer en faveur d’une institution forte de plus de 230 ans d’histoire, qui n’a jamais été aussi proche de vaciller.

Le jury populaire en a pourtant essuyé, des critiques. Parmi les plus anciennes, l’ouvrage cite les fameux « acquittements scandaleux » : ces verdicts par lesquels des jurés, parfaitement conscients que l’accusé est coupable, choisiraient malgré tout de l’acquitter. Le cas le plus retentissant est sûrement celui de Raoul Villain, assassin de Jean Jaurès, relaxé en 1919 en dépit des évidences. Mais, rappelle la BD, certains acquittements ont aussi témoigné d’une société qui change plus vite que son droit. Ainsi des « faiseuses d’anges », poursuivies pour pratiquer des avortements (interdits) : en refusant parfois de les condamner, les jurés ont contribué à faire évoluer la législation.

C’est la même défiance qui pousse le pouvoir politique à créer les premières cours « spécialement composées » (entendez : sans jurés) pour les affaires de terrorisme en 1986. Officiellement, il s’agit de protéger le jury des pressions. En réalité, leur supposée indulgence inquiète : on leur préfère des magistrats professionnels, réputés plus sévères. Dans les années 1990-2000, ces tribunaux spéciaux seront étendus aux crimes liés au trafic de stupéfiants, puis aux crimes commis avec la circonstance aggravante de « bande organisée ».

Aujourd’hui, l’embolie des tribunaux et la lenteur de la justice nourrissent le nouvel argumentaire des pourfendeurs du jury. Des cours criminelles départementales, créées sans jurés par Nicole Belloubet, ministre de la Justice de l’époque, au projet de plaider-coupable porté par Gérald Darmanin – finalement abandonné –, une même logique se dessine : celle d’une fast-justice obsédée par le gain de temps, qui voit dans le jury une lourdeur à contourner plutôt qu’un principe à préserver.

La bataille du jury populaire assume pleinement son parti pris. Alors qu’Ana Pich met superbement à profit ses longues heures passées à croquer les audiences, Benjamin Fiorini déploie avec brio son argumentaire en faveur de cette institution héritée de la Révolution. Leur réussite ? Transformer ce qui pourrait passer pour une querelle de procédure en une question éminemment démocratique : que deviendrait une justice rendue « au nom du peuple » sans le peuple ?

Gaëlle Desnos

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CQFD n°256 (octobre 2026)

Comment va la justice ? Dans ce dossier d’octobre, CQFD est allé à la rencontre de celleux qui rendent la justice : magistrat·es, avocat·es, juré·es... On découvre notamment comment la comparution immédiate est instrumentalisée par l’exécutif pour servir un projet de société réactionnaire ou encore comment les lois votées par les politiques enterrent l’idéal d’une justice démocratique. Un système qui favorise toujours les mêmes, en étant toujours plus répressif, raciste et classiste.

Hors dossier, on a discuté du "saint sauveur" des Grecs Matthieu Pigasse avec l’économiste Éric Toussaint. Puis, on revient sur l’effacement pur et simple d’un fournisseur italien de services numériques à destination des luttes avec le collectif Autistici/Inventati. Tandis que la rédaction de CQFD du futur s’est immiscée dans nos pages pour faire le bilan, un an après l’élection du candidat à la présidentielle, Fabien Roussel.

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