Football collaboratif
« On est au tout début de l’histoire du sport mixte »
Pourquoi as-tu fait un documentaire sur le football mixte ?
« À l’origine, je ne regarde pas de foot, ça ne m’intéresse pas spécialement. Mais mon copain me dit souvent : “Quand je vais dans une soirée, je teste avec le premier garçon qui passe de parler de foot. Une fois sur deux ça fonctionne et ça permet d’entamer la conversation.” Forcément, nous les filles, on est exclues de ces conversations. Même quand on aime le foot de toute façon, on nous demande toujours de nous justifier.
« Dans la cour d’école, il n’y a qu’un seul terrain et, dès l’enfance, la mixité n’y existe pas »
Ensuite, je me suis demandée pourquoi, moi, je n’aimais pas le foot et si ce n’est pas ce que la société attendait de moi. Le but était de questionner le modèle sportif qui maintient ce genre de discours, sans pour autant faire un film trop didactique. Je voulais vraiment que les gens ressentent mes impressions et celles des parties prenantes. »
Quelles ont été les difficultés à faire ce documentaire ?
« J’ai mis deux ans avant de trouver les financements et c’est finalement Canal+ qui a été convaincu par mes producteurs. Une fois le film réalisé, Canal+ s’est rétracté, à cause du service des sports j’imagine qui, depuis le début, ne cautionne pas l’expérience. Ils ont refusé, par exemple, de couvrir le match financé par leur propre chaîne. J’ai l’impression qu’ils se considèrent comme les “gardiens du football”. Ensuite il a fallu convaincre un club et j’ai essuyé beaucoup de refus. L’idée de faire jouer filles et garçons ensemble était tellement contre-intuitive et inédite, que les clubs n’arrivaient pas à concevoir l’expérience. Dijon a répondu présent même s’il y avait quelques réticences chez les joueurs et joueuses. Certains garçons trouvaient ça ridicule. Pour les filles, c’était plus la peur de se blesser ou d’être ridicules avant l’Euro1. Globalement, j’ai senti qu’il y avait un intérêt, mais que c’était difficile de franchir le pas. »
Dans ton film, tu pars des difficultés pour les filles de jouer au foot dans la cour d’école et du sexisme intégré depuis le plus jeune âge, quelles sont les responsabilités du système éducatif là-dedans ?
« Dans la cour d’école, il n’y a qu’un seul terrain et, dès l’enfance, la mixité n’y existe pas alors qu’à cet âge, il n’y a pas de différences physiques entre les sexes. Même un garçon qui n’a pas forcément d’appétence pour le foot va plus facilement être pris dans une équipe quand il manque quelqu’un, alors qu’une fille devra toujours faire ses preuves.
Si l’école ne s’attaque pas au problème de la mixité dans le sport, c’est aussi qu’elle y trouve son compte. Il y a cette idée très répandue selon laquelle les garçons ont besoin de se dépenser pour canaliser leur énergie, voire leur violence. Ça peut rassurer les profs, qui espèrent avoir une classe plus calme après. Mais on ne devrait pas laisser cette logique s’installer, car elle contribue à maintenir filles et garçons dans des univers distincts à l’adolescence. Or, c’est souvent à cette période que se développe une ambiance masculine toxique dans les vestiaires des clubs : être fort, occuper l’espace, ne pas montrer de faiblesses ou d’émotions, ne pas oser être différent... De leur côté, les filles sont deux fois plus nombreuses à arrêter le sport, notamment par peur d’être jugées ou d’être moquées.
Certaines écoles ont décidé d’interdire le foot ou de créer de nouveaux espaces, où il y a plus de mélanges mais ça reste marginal alors que la cour d’école reste un lieu de socialisation essentiel. »
Quelles seraient les règles à adapter pour que le foot mixte soit plus juste ?
« Pour les adultes, les différences physiques sont bien réelles. Récemment, une expérience inspirée d’une étude norvégienne et menée par “Einstein”, une émission de télé suisse, a montré que si on mettait des hommes dans la peau des femmes, ils courraient sur un terrain agrandi et le ballon ferait 200 grammes de plus2. De ce que j’ai vu, les accélérations sont aussi un vrai problème. Les joueuses de football professionnel ont plutôt des physiques de marathoniennes et les joueurs, eux, sont tous très athlétiques et explosifs. À l’entraînement, dans des petits espaces, ces différences se sont estompées. Pour qu’il y ait un beau spectacle, on peut penser à réduire la durée des mi-temps, la taille des terrains et autoriser plus de changements pour les filles en leur permettant de revenir sur le terrain plus tard dans la partie.
« Les joueuses et les joueurs ne se croisaient quasiment pas. »
Ensuite, il y a la question des contacts. Un duel garçon/fille ne peut pas être arbitré comme un duel entre garçons. Et là, c’est aux arbitres d’avoir l’intelligence d’éviter les comportements dangereux qui conduiraient à des blessures. Je réduirais également la taille des cages par rapport à la taille des gardiennes. Mais je n’ai organisé qu’un seul match : il en faudrait beaucoup d’autres pour trouver les bonnes règles. Et à tous les niveaux ! »
Comment le foot mixte pourrait être un outil pour lutter contre l’homosocialisation masculine toxique et les violences sexistes, sexuelles et de genre dans le reste de la société ?
« Un club de football est un excellent laboratoire. Quand je suis arrivée à Dijon, je me suis aperçue que les joueuses et les joueurs ne se croisaient quasiment pas. Quand nous les avons convoqués pour une séance d’entraînement commune, les filles et les garçons ne se sont pas mélangés spontanément. On aurait cru une rentrée des classes. Les faire jouer ensemble a brisé la glace assez rapidement. Et, une fois le coup de sifflet final retenti, on a vu un groupe mixte célébrer collectivement avec le public. Pour moi, c’est un peu une allégorie d’un monde mixte, où la domination masculine est remplacée par une entente collective. Et l’idée du football mixte, c’est évidemment d’en faire une pratique inclusive dans laquelle les personnes trans ont toute leur place. »
Comment faire grandir le foot mixte et engager un cercle vertueux ?
« Il faut créer de nouvelles normes et je pense que ça viendra de la base. La pratique amateur fait qu’on a besoin de plus en plus d’espaces, donc on va se battre pour avoir plus de créneaux sur les stades... Il faudrait aussi multiplier les matchs de gala mixtes, avec des stars du football pour changer l’imaginaire collectif et attirer les plus jeunes. Si on voyait une équipe mixte commencer à gagner contre des équipes uniquement masculines, ça changerait la donne. Et ça permettrait aux filles de continuer. C’est ce qu’on voit dans la voile, il n’y a pas assez de filles et le fait que certaines disciplines soient passées en mixte en a poussé plusieurs à continuer. L’idée c’est d’aller les chercher pour qu’elles prennent l’espace. »
Quels sont les axes de lutte pour bouger les institutions ?
« Je pense que les institutions sont bloquées : il faudrait des gens plus ouverts, mais je n’y crois pas du tout en ce qui concerne le football. Pour les sports qui sont aux Jeux olympiques (JO), le Comité international olympique (CIO) on me répond que les compétitions mixtes existent déjà. Mais en réalité, elles ne font que compiler des performances féminines d’un côté et masculines de l’autre. Comme un relais mixte, par exemple, ou l’épreuve mixte de judo. À ce titre, il est dommage que l’ultimate frisbee, un sport pensé dès le départ comme mixte, ne soit pas aux JO. Pour le foot, il existe beaucoup de compétitions prestigieuses mais aux JO, seuls les U21 jouent côté garçons. On pourrait envisager de rendre cette épreuve mixte. Ça serait une super vitrine. »
Qu’est-ce que tu retiens de cette expérience ?
« J’en avais marre qu’on me dise que ce n’était pas possible. Alors, même s’il y a eu des ajustements à faire, on a prouvé que c’était possible ! On est au tout début de l’histoire du sport mixte mais, personnellement, j’ai senti une envie pendant ce documentaire. Même en tribune, les gens étaient super attentifs. Les gens se demandaient sincèrement : “Est-ce que ça marche ?” comme s’il y avait un enjeu. Et il y a eu du spectacle, avec beaucoup de buts (comme l’avaient prédit les coachs). »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 . Le match a eu lieu en mai 2025 et l’Euro féminin de football se déroulait du 2 au 27 juillet 2025.
2 . Voir « “Je suis mort” : des joueurs se mettent à la place des footballeuses le temps d’un match », Courrier international, (09/07/2025).
Cet article a été publié dans
CQFD n°256 (octobre 2026)
Comment va la justice ? Dans ce dossier d’octobre, CQFD est allé à la rencontre de celleux qui rendent la justice : magistrat·es, avocat·es, juré·es... On découvre notamment comment la comparution immédiate est instrumentalisée par l’exécutif pour servir un projet de société réactionnaire ou encore comment les lois votées par les politiques enterrent l’idéal d’une justice démocratique. Un système qui favorise toujours les mêmes, en étant toujours plus répressif, raciste et classiste.
Hors dossier, on a discuté du "saint sauveur" des Grecs Matthieu Pigasse avec l’économiste Éric Toussaint. Puis, on revient sur l’effacement pur et simple d’un fournisseur italien de services numériques à destination des luttes avec le collectif Autistici/Inventati. Tandis que la rédaction de CQFD du futur s’est immiscée dans nos pages pour faire le bilan, un an après l’élection du candidat à la présidentielle, Fabien Roussel.
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Paru dans CQFD n°256 (octobre 2026)
Par
Illustré par Malou Chapurlat
Mis en ligne le 24.10.2026
Dans CQFD n°256 (octobre 2026)
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