Attention danger piñata !
Place au carnaval des écoles d’art outragées
Une heure après le début de la performance carnavalesque des beaux-arts de Mulhouse, quelques retardataires sont venus se joindre aux festivités : trois policiers. Alertés par la maire de la ville, Michèle Lutz (Les Républicains), ces policiers à la réactivité exemplaire sont venus faire les premières constatations. Les faits reprochés ? La mise en scène d’une piñata en forme de voiture de police. Une fois éventrée, elle répandait des articles de presse recensant les violences policières françaises mais aussi internationales de ces dernières années.
Une piñata en carton, voilà ce qui fait trembler la droite et l’extrême droite depuis le 29 janvier. Michèle Lutz publie un court extrait vidéo de la performance artistique qu’elle juge « outrageante » sur ses comptes Facebook et Instagram. Elle fait part de sa « totale désapprobation sur ces faits graves, dans un établissement d’enseignement supérieur, financé massivement par des fonds publics, dont ceux de la Ville de Mulhouse ». Dans la foulée, la conseillère municipale Rassemblement national (RN) Christelle Ritz demande l’arrêt des subventions publiques attribuées à la HEAR (25 000 euros). Bruno Retailleau, président des Républicains, partage la vidéo sur X et commente : « Voilà où mène l’idéologie d’extrême gauche qui gangrène une partie de nos institutions. » Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur qui réagit dans un tweet (supprimé depuis), soutient : « Il ne faut pas laisser passer cette idéologie anti-flics. »
Suite à ces attaques politiques et médiatiques qui touchent de plein fouet la HEAR, les étudiant·es solidaires d’écoles d’art et de design redoublent de créativité et mettent en place leur propre événement : le carnaval des écoles d’art outragées. D’Annecy en passant par Lyon puis Nantes et Rennes jusqu’à Bordeaux pour finir à Nice, le carnaval ne cesse de défiler partout en France.
Le samedi 14 février, la festivité a eu lieu aux beaux-arts de Marseille (Inseamm). Banderoles de soutien, sifflets en bouche, chants antifascistes, applaudissements, tous les coups étaient permis pour interrompre le discours de lancement des portes ouvertes 2026 prononcé par la présidente de l’école, Inge Linder-Gaillard. Devant un amphithéâtre bouche bée, les jeunes artistes ont reproduit la performance initiale – à la différence que la piñata marseillaise ne représentait pas une voiture de police mais un bateau des garde-côtes.
Dans un contexte de drames successifs en mer Méditerranée classée comme la route migratoire la plus meurtrière au monde, l’action artistique de l’Inseamm pointait du doigt la passivité voire la potentielle complicité de la police des frontières française et européenne. Au micro, ils et elles ont également rappelé le communiqué des étudiant·es en lutte de la HEAR, soulignant « la décontextualisation, la désinformation et la récupération d’une œuvre dénonçant les violences policières ».
Thelma*, étudiante en deuxième année, explique que cette action « est en lien direct avec les revendications de la rue ». Elle rappelle que « là où en école d’art on tape sur des piñatas, les camarades issu·es de minorités racisées et de genre sont quotidiennement mis en danger par les garant·es mêmes de l’ordre et de la justice », et voit la contestation comme un devoir culturel : « La lutte au sein des écoles d’art, elle est historique ! » La jeune étudiante donne l’exemple de mai 1968 avec la grève des beaux-arts de Paris et ses « images en lutte » mais aussi, plus récemment, la lutte contre la menace de fermeture de l’école d’art d’Angoulême (EESI) en 2022, les occupations suite à l’annonce de coupes budgétaires des beaux-arts de Tours et Angers en 2023 ou encore la mobilisation inter-écoles au moment de la réforme des retraites. « Il y a un sentiment global que nos luttes ne doivent pas se cantonner uniquement à nos besoins et nos subventions. Nous voulons faire partie de l’écosystème contre la montée du fascisme. » Elle précise que le collectif ne va pas s’arrêter à une piñata et souhaite se syndiquer.
Une fois l’action finie, la présidente de l’Inseamm Inge Linder-Gaillard, reprend la parole : « De manière objective, il s’agit du droit de la liberté de création et d’expression », faisant référence à la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine. Elle rappelle que l’Association nationale des écoles d’art (AndÉA), dont elle fait partie, a apporté son soutien à la HEAR dans un communiqué qui stipule que « les écoles d’art et de design sont des lieux où s’élaborent des formes, des gestes et des pensées critiques ». Reste à suivre attentivement cette affaire : la piñata nouveau symbole de la bataille culturelle contre l’extrême droite ?
* Prénom modifié
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Paru dans CQFD n°250 (mars 2026)
Dans la rubrique Culture
Par
Illustré par Georges Debanne
Mis en ligne le 14.03.2026
Dans CQFD n°250 (mars 2026)
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