Il est mort le Soleil
Éclipse totale du bazar marseillais ?
« Saisie record au Marché du Soleil, annonce le site d’enquête locale Marsactu le 9 février 2026. Au total, 206 054 articles contrefaits […] récupérés par les services de l’État et de la justice dans ce lieu mythique du centre-ville. » 206 054 articles, qui dit mieux ? Pour arriver à pareil chiffre, il aura fallu compter les lacets de baskets un par un, sans oublier les étiquettes qui, de l’aveu du procureur, constituent 67 % des pièces saisies. Et la contre-valeur générée par ce « haut lieu de la contrefaçon » serait estimée à 42 millions d’euros.
Ce qui n’est pas quantifié, c’est la difficulté dans laquelle cela plonge le collectif des commerçants. Début février, une quarantaine d’entre eux se sont rassemblés devant l’hôtel de Ville pour protester contre une décision qui met un coup d’arrêt brutal à leur activité. « Ils m’interdisent l’accès à mon atelier, j’ai des clientes qui m’appellent tous les jours, il y en a une qui doit récupérer sa robe pour son mariage, je lui dis quoi, moi ? ! » se désespère une couturière installée dans le marché depuis plus d’une décennie.
Côté préfecture, on sous-entend sans preuve que de l’argent provenant du trafic de drogue pourrait être blanchi par certaines des 168 boutiques nichées dans le labyrinthe coloré des célèbres halles du 2e arrondissement de Marseille. C’est d’ailleurs sur la base d’un tel soupçon que la fermeture temporaire a pu être prononcée. Promulguée en juin 2025, la loi narcotrafic qui sert là de cadre juridique vise « à sortir la France du piège du narcotrafic » et permet, entre autres, « la possibilité d’ordonner une fermeture administrative non seulement pour prévenir, mais aussi pour faire cesser des infractions de trafic de stupéfiants, de blanchiment et d’association de malfaiteurs ». Même si, pour l’instant, les éléments dont on dispose pour étayer cette grave accusation sont maigres, pour ne pas dire inexistants.
Qu’importe les coups d’épée dans l’eau, tant que le discours sécuritaire autour de ces opérations baptisées « Jumbo » permet à l’État de communiquer
À quelques pas du rideau métallique baissé, Hakim, gérant d’un magasin de prêt-à-porter, constate les dégâts. « Ils ont puni tout le quartier : pour quelques contrevenants, ils mettent sur la paille tous les vendeurs du marché, plus les commerces voisins qui souffrent eux aussi de la baisse de fréquentation. » Le Soleil, comme on l’appelle ici, fait vivre une myriade de boutiques gravitant autour de lui. « Je vais laisser passer le ramadan, parce que ce mois-ci les gens dépensent surtout dans l’alimentaire, se projette l’homme d’un air désabusé. Je verrai fin mars si ça vaut encore le coup d’ouvrir. »
C’est sous le même prétexte qu’en novembre dernier une opération policière en rafales a été menée dans le quartier Belsunce, visant des boutiques et des snacks, et qui a abouti à un sacré palmarès : deux ou trois frigos pas assez réfrigérés selon les services d’hygiène1 et une poignée de travailleurs non déclarés surpris par l’Urssaf. On entend d’ici les caïds du trafic de stupéfiants, planqués à Dubaï, claquer des dents face à la menace qui pèse depuis sur leurs activités criminelles. Mais qu’importe les coups d’épée dans l’eau, tant que le discours sécuritaire autour de ces opérations baptisées « Jumbo » permet à l’État de communiquer. Dans les ministères et les médias, on est preneur : « Cette économie souterraine est polycriminelle, selon Michael Lachaud, directeur régional des douanes. Et elle combine avec un esclavage moderne », confie-t-il à Marsactu, feignant d’ignorer que c’est surtout la prohibition migratoire qui fournit le marché du travail en main-d’œuvre corvéable.
Pour faire bonne mesure, Louis Vuitton (groupe LVMH) a porté plainte contre le propriétaire du Soleil. Bernard Arnault, roi de l’optimisation fiscale et de la fabrication de babioles de luxe par des petites mains asiatiques sous-payées, se plaint du manque à gagner. Pourtant, le secteur informel de la production capitaliste ne fait que répondre à sa façon, plus ou moins industrielle, aux pulsions de « l’achat désire » chez la clientèle mondialisée. Il écoule des produits de marque « dégriffés » dans les pays du Sud et les quartiers populaires du Nord en donnant une visibilité inespérée aux dits produits de luxe – quand bien même le crocodile de Lacoste boude sa gloire devenue canaille.
Il est également reproché au propriétaire du marché du Soleil de ne pas avoir mis aux normes son bâtiment après l’incendie du 18 juin 2008. Après ce sinistre a priori accidentel, aucun soutien n’était venu de la chambre de commerce ni de la mairie. Les commerçants avaient campé sur les trottoirs, puis, lassés d’attendre, avaient réinvesti les lieux sans autorisation. En 2023, la Ville a publié un arrêté de mise en sécurité pour obliger le propriétaire à effectuer des travaux, mais sans proposer d’alternative aux commerçants. Comme si, en raison de sa gestion privée, le marché était étranger à la Ville.
« La porte d’Aix est une place marchande historique que les pouvoirs publics n’ont eue de cesse de contenir, déménager, voire anéantir »
Pourtant, le commerce de rue est au cœur des cultures méditerranéennes. Depuis le bric-à-brac des Présentines et des Chapeliers jusqu’au bazar de Belsunce, en passant par le marché Velten et le marché pucier de la place Jules Guesde, la porte d’Aix a été historiquement une place marchande que les pouvoirs publics n’ont eue de cesse de contenir, déménager, voire anéantir. À la fin du siècle dernier, la municipalité, à défaut de se débarrasser de cette activité encombrante, a transféré la gestion de ses deux pôles les plus foisonnants au privé, avec l’ouverture en 1988 du Marché aux Puces, puis du Marché du Soleil en 1989.
Aujourd’hui, la reconnaissance de ces marchés comme patrimoine marseillais par une équipe municipale de gauche n’est clairement pas à l’ordre du jour. Massilia Sound System a eu beau fêter son anniversaire sur une scène géante dressée sur le Vieux-Port, les paroles de la chanson « Au Marché du Soleil » n’ont visiblement pas traversé le double vitrage du bureau du maire.
À Marseille, ancienne « porte de l’Afrique et de l’Orient », on s’entête à nier une économie de la rue pourtant dynamique – le sociologue Michel Peraldi affirme que pendant son âge d’or du siècle dernier, le bazar de Belsunce n’avait rien à envier à celui d’Istanbul. Sans doute certains politiques cherchent-ils à sauver ainsi le commerce dit respectable… Peine perdue : le Centre-Bourse, temple du chic feutré bâti tel un fortin face aux ruelles populeuses de Belsunce, pleure le départ récent des Galeries Lafayette. Essaimés sur tout le territoire communal pour faire concurrence aux zones commerciales de la périphérie, les shopping malls se vampirisent les uns les autres après avoir tué les échoppes de proximité. Pour survivre, le Centre-Bourse vient d’attirer un Lidl, et bientôt un Action, actant à contre-cœur que le centre-ville est encore habité par des pauvres.
Comme le Marché aux Puces, tout aussi vital pour les plus modestes qui y vendent et achètent à bon prix – et lui aussi condamné à disparaître dans un paysage livré aux promoteurs –, le Marché du Soleil est situé sur le périmètre d’Euroméditerranée, « l’opération de rénovation urbaine la plus vaste d’Europe du Sud » selon l’établissement public qui la cornaque. Depuis une trentaine d’années, ladite opération s’emploie à vider les quartiers portuaires d’une présence et d’activités jugées indésirables par une bourgeoisie raciste et agoraphobe. Sans se soucier du fait que, mécaniquement, sa politique du vide nourrit la ghettoïsation et les réseaux du trafic alentour. Qu’importe, on refoule les habitants toujours un peu plus loin. L’emprise territoriale initiale de ce programme de reconquête était de 480 hectares. Son périmètre de compétence vient, par décret du 5 août 2025, d’être élargi à toute la commune de Marseille. Guerre partout, ville nulle part, voilà le programme.
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1 Voir « À Belsunce, la nouvelle doctrine sécuritaire tape large et rate sa cible », Marsactu (21/11/2025).
Cet article a été publié dans
CQFD n°250 (mars 2026)
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Paru dans CQFD n°250 (mars 2026)
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Illustré par Céleste Maurel
Mis en ligne le 07.03.2026
Dans CQFD n°250 (mars 2026)
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