Jean Moulin qu’on réassassine

Ti amo tutti antifascisti

Un fasciste, un authentique, est tué dans les rues de Lyon après s’en être pris à des antifas et c’est tout le pays qui est en émoi. En quelques jours s’est imposé un récit qui, pour la classe médiatique et politique, a la vertu de criminaliser tout ce qui est à gauche des Verts, et de répondre aux inclinaisons passionnelles des journalistes pour le camp des « patriotes ».

Au début, il y a Quentin Deranque et sa quinzaine de copains. Certains sont des identitaires du groupuscule Héritage. D’autres viennent d’Audace, un groupe de néofascistes. Et puis comme les gars ne sont pas sectaires, ils ont aussi invité les roycos de l’Action française. Bref une interfafs locale. Encagoulés, équipés de casques, de gazeuses, de béquilles et de torches incendiaires, ils rôdent le 12 février dans le 7e arrondissement de Lyon, non loin de l’Institut d’études politique où l’eurodéputée Rima Hassan (LFI) donne une conférence. Dans une vidéo publiée par Le Canard enchaîné quelques jours plus tard, on voit le groupe s’affronter, manifestement de bon cœur, avec une quinzaine d’autres personnes dans la rue. Apparemment des antifas lyonnais de la Jeune Garde1. Les fascistes perdent la bagarre et s’enfuient en laissant Quentin derrière eux. Le militant est roué de coups, frappé au sol par plusieurs personnes. Il succombera de ses blessures à l’hôpital. Ça, c’est ce que l’on sait des faits : un militant d’extrême droite meurt dans un pugilat.

À faire pleurer les pierres

Et puis il y a le récit qui est fait de cet événement. Dès le 13 février, Alice Cordier, présidente de Némésis, un collectif qui défend les femmes uniquement si elles sont blanches et que leur agresseur ne l’est pas, fait le tour des plateaux télé. D’après elle, Quentin aurait été victime d’un guet-apens tendu par des antifascistes, alors qu’il faisait gentiment le service d’ordre pour un happening organisé par les jeunes femmes – une banderole sur laquelle était gribouillée « Dehors les islamo-gauchistes » et quelques slogans racistes devant la conférence de Rima Hassan. Dans les médias ce narratif s’impose rapidement et un portrait se dessine. Celui d’un « jeune étudiant en mathématiques », « catholique » et « non-violent », qui « détestait les conflits »2. Un service après-vente d’autant plus ridicule qu’il est démenti par les groupuscules les plus radicaux du pays. Luminis par exemple, un groupe qui se revendique du nationalisme-révolutionnaire et qui organise des maraudes réservées aux Blancs, publie dès le 13 février sur le réseau de communication Telegram : « Quentin était un camarade, un jeune catholique de 23 ans, un militant nationaliste dont l’engagement radical dépassait largement le rôle “d’agent de sécurité” pour le Collectif Némésis […] Comme lui, la lutte à mort nous rend joyeux. Nous n’oublierons pas ton sacrifice, nous porterons la flamme et nous ferons payer aux assassins de notre peuple. »

L’extrême droite a réussi son coup : la bourgeoisie a clairement choisi le fascisme

Un martyr est né, avec le concours fortuit d’une classe politique et médiatique qui se saisit de l’affaire pour incriminer la France insoumise et criminaliser de plus belle l’antifascisme. En une de L’Express : « LFI Danger public ». Sur celle de Marianne : « Les nouveaux fascistes » en dessous des portraits de Mélenchon, Rima Hassan et Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde et député insoumis. Marion Maréchal-Le Pen : « La milice de Mélenchon et LFI a tué . » Maud Bregon, porte-parole du gouvernement : « Responsabilité morale » de la France insoumise. Glucksmann : « LFI brutalise le débat public depuis des semaines et des semaines, des mois et des mois. Vous ne pouvez pas en permanence utiliser des mots d’une violence extrême sans penser que ces mots se traduiront en actes.  » Avec des degrés de courtoisie variables, toutes et tous disent en substance la même chose que les groupes fascistes provençaux Tenesoun et Aquila Popularis au rassemblement en hommage à leur camarde le 15 février dernier : «  Nous réclamons des comptes à tous les politiques qui ont soutenu sans scrupules la Jeune Garde, comme la France insoumise.  » L’extrême droite a réussi son coup : la bourgeoisie a clairement choisi le fascisme. L’Assemblée nationale décide même d’une minute de silence pour Quentin.

Vous condamnez les violences ?

Moins attendu que l’opération de diabolisation tous azimuts du parti de Jean-Luc Mélenchon, c’est la condamnation quasi unanime des violences. Les mêmes qui n’hésitent pas à mobiliser l’imaginaire de la Résistance pour appeler au « front républicain » semblent soudain oublier que les fascistes d’hier n’ont pas été battus avec de simples mots. Mediapart, dans un édito : « Ce qui s’est passé jeudi soir à Lyon (Rhône) est un affront à notre humanité commune.  » Clémentine Autain : « Mourir en France pour ses idées n’est pas acceptable.  » Cette position, c’est peut-être Olivier Faure, qui l’exprime de la manière la plus claire : « Le règlement des conflits passe par la traduction devant les tribunaux, ou par les urnes. Personne n’est autorisé à se faire justice soi-même.  »

Pour ce qui est des urnes, avec l’accession au pouvoir de dirigeants d’extrême droite à travers le monde comme rempart, on repassera. Et le diptyque flics-magistrats ? Si l’argument prête à rire, sa popularité force à y répondre. À Lyon, entre 2010 et 2025, les journalistes de Rue89 ont recensé 102 agressions de l’extrême droite. 70 % d’entre elles sont restées impunies. Lorsque la police ne commet pas directement les crimes racistes, elle leur laisse libre cours. C’est ce que résume Frédéric Lordon dans une note de blog : « Lorsque la société est abandonnée à des milices tolérées par tout l’appareil d’État, depuis les bas-fonds de sa police jusqu’aux sommets de l’administration et du gouvernement, préfets et ministres, ignorées par les médias qui, eux, auraient le pouvoir de faire naître une réprobation sociale à l’échelle du pays, alors, oui, quand plus rien ne dissuade les milices, il n’est pas étonnant que certains n’aient plus envie de subir, forment le projet de se défendre – accessoirement de défendre les autres –, s’en donnent les moyens.  »

L’autodéfense, donc. Pris au sérieux, le concept suppose, a minima, d’accepter la possibilité de prendre des coups, et de les rendre. Or l’autodéfense ne semble jamais autant séduire que lorsqu’elle reste théorique, de l’ordre du principe abstrait. Et la petite gauche bourgeoise de s’en revendiquer hypocritement tout en condamnant ses implications matérielles. Car dès qu’une situation réelle surgit, que dans la violence, la peur et la confusion, des coups sont effectivement donnés, le réflexe moral reprend le dessus : « Je condamne toutes les violences  ». En oubliant trop vite que ce n’est pas la violence, comme donnée abstraite et flottante, qui est la cause de cette mort, mais les conditions politiques dans laquelle cette violence a pu se déployer : la progression du fascisme en France et son expression dans les rues. « Quand on fait face à ce type de groupes dans une ville [comme Lyon, ndlr] où il y a 50, 100, 150 peut-être  si on prend le milieu large  militants aguerris, violents, ça suppose des confrontations de violence récurrentes qui peuvent effectivement conduire à ce qui s’est passé  », rappelle utilement le sociologue et spécialiste de l’extrême droite Ugo Palheta. Pour autant, les faits qui se sont déroulés le 12 février à Lyon et leurs conséquences politiques et judiciaires pour la gauche, l’antifascisme et les personnes interpellées, dont on ressent à peine les premières secousses, imposent de s’interroger sur le cadre de l’usage de cette violence et de penser les moyens de son contrôle. « On a besoin de collectifs antifascistes qui savent maîtriser les formes de contre-violence ou d’autodéfense », résume Ugo Palheta.

Roman

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 La Jeune Garde a été dissoute par décret en juin 2025.

2 Dans Le Figaro par exemple ou sur RTL.

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