Bouffe ta bobine

Moteur silence sur les prolos

À Cannes, tandis que la tribune « Zapper Bolloré » réunit des milliers de membres de l’audiovisuel français, la crème de la crème refuse encore de politiser ses rôles, quand bien même elle incarne des figures de la lutte contre le fascisme. Sans surprise, la culture bourgeoise continue de faire son cinéma.

D’ordinaire, le Festival de Cannes nous hérisse le poil par sa déconnexion avec le monde réel. Mais cette année, un remous inédit a fait paniquer les nantis. À la veille de l’ouverture de la 79e édition du festival (ironiquement né en 1939 pour contrer le fascisme de la Biennale de Venise de Mussolini et Hitler), plus de 600 professionnel·les du 7e art ont dégainé l’arme favorite de la gauche institutionnelle : la tribune véhémente. Paru dans Libération le 11 mai, le texte dénonce « une uniformisation des films » et « une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif  » par l’ignoble Bolloré et son groupe Vivendi, propriétaire de Canal+.

Ah ça y est, les bourgeois·es de gauche ont enfin réalisé que les fachos s’étaient accaparé les moyens de production culturels

Les portes étaient déjà bien enfoncées. Mais l’ogre d’extrême droite n’est jamais rassasié : après s’être jeté sur la télé et l’édition, Canal+ a acquis 34 % d’UGC1 en octobre 2025, visant le contrôle total d’ici 2028. Désormais, celui qui se définit comme « démocrate-chrétien » contrôle d’une main de fer toute la chaîne du cinéma, du financement à la distribution en passant par la production. De quoi inquiéter ses acteur·ices les plus « radicaux », comme Juliette Binoche ou Robin Renucci. Ah ça y est, les bourgeois·es de gauche ont enfin réalisé que les fachos commencent à s’accaparer les moyens de production culturels. Spoiler alert pour les révolutionnaires du tapis rouge, tout de même : l’uniformisation de la production cinématographique ne date pas de Bolloré. La culture légitime, donc bourgeoise, propage le mépris de classe, ingrédient précieux à l’extrême droite pour s’épanouir, depuis la naissance du cinéma.

« Ne crache pas dans la main qui te nourrit »

Canal+ est le pilier du cinéma français : il représente 43 % des apports des diffuseurs et a cofinancé 47 des 52 films aidés par le Centre national du cinéma (CNC) en 2023. L’an dernier, le groupe s’est engagé à allouer jusqu’à 170 millions par an au 7e art. Le piège refermé, l’idéologie sauce Bollo n’a plus qu’à se propager. Puis, le collectif « Zapper Bolloré » a dégainé sa tribune. En quelques jours, la liste des signataires monte de 600 à 3 400. Pour le patron de Canal+, Maxime Saada, la qualification supposée de « crypto-fasciste » ne passe pas. Il l’a décidé, le groupe ne travaillera plus avec celleux qui ont osé mordre la main qui les nourrit. Allez hop, tout le monde sur « liste noire ». Propagande par le fait ? Chez Canal+, la liberté d’expression s’arrête devant les portes du bureau du chef.

Un chantage qui poussera l’acteur Jean-Pascal Zadi à rétropédaler avec une phrase déjà culte, que l’on croirait tirée de l’une de ses comédies : « J’avais mal lu. » Faut bien bouffer. Côté syndicats, la CGT Spectacle et la Ligue des droits de l’Homme, plus droites dans leurs bottes, ont attaqué Canal+ en justice le 23 mai pour discrimination. Pas de quoi gâcher la fête cependant. Le 79e Festival de Cannes, toujours plus gonflé aux capitaux de la pub et de la com’, s’est déroulé sans encombre et les riches de gauche ont pu couronner les films les plus méritants. Comme l’écrit le journaliste de Frustration Magazine Rob Grams : « Apprécier et valoriser certains films permet à la bourgeoisie de se distinguer de la vulgarité de la cinéphilie populaire. »

Et Jean Moulin se retourna dans sa tombe

«  Elle n’est pas un peu orientée, votre question ?  » Jean Moulin 2026, l’acteur Gilles Lellouche, sourcille à la question d’un journaliste du média en ligne Paroles d’honneur sur la nécessité de combattre le Rassemblement national pour ne pas trahir le célèbre résistant qu’il incarne à l’écran. Non, non, pour la Croisette – et donc pour tout le pays –, le bon goût voudrait que Jean Moulin reste dans son rôle de figure bien lissée du patrimoine français. N’allez pas nous enquiquiner avec la guerre, la politique et, surtout, la lutte des classes. C’est ce mécanisme invisibilisé que Rob Grams dissèque dans son essai Bourgeois Gaze (Les Liens qui libèrent, 2026). Transposant le concept de « male gaze  » (le « regard masculin ») de Laura Mulvey, le journaliste démasque la mainmise des classes privilégiées sur les représentations sociales au cinoche, qui permettent de légitimer leur domination.

Quand la fiction consent à filmer les pauvres, ce n’est jamais pour filmer la lutte, mais pour susciter la pitié

Nombreux sont les exemples, comme le film Athena (2022) de Romain Gavras, emblématique d’un « riot porn » dépolitisé. Ce long-métrage enchaîne les plans spectaculaires d’une émeute, mais sans aucun regard critique sur la question de la classe. Avec une volonté d’esthétiser la violence, le réalisateur met en scène une idéologie viriliste et guerrière, où les insurgé·es ne tiennent pas de discours articulé. Rob Grams l’affirme : Romain Gavras filme la banlieue comme Cnews, une « masse hurlante et bestiale », au destin tragique. « La tragédie rassure la bourgeoisie », continue-t-il : ce mode de récit transforme les causes sociales et politiques en fatalité.

Ce que le bourgeois ne voit pas n’existe pas

Le constat chiffré de l’auteur est sans appel. Les riches dominent. Sans blague. Au moins 70 % des réalisateur·ices français·es viennent des classes supérieures estime l’essayiste. Et un quart d’entre elleux a des parents qui viennent elleux-mêmes du cinéma. Seul·es 10 % des cinéastes sont des enfants d’employé·es ou d’ouvrier·es. Selon le collectif 50/50, les CSP+ squattent 74 % des rôles, alors que les classes populaires, qui représentent la moitié de la population, n’en incarnent que 26 %. Plus de la moitié des intrigues se déroulent dans un Paris peuplé de cadres et d’artistes.

« Apprécier et valoriser certains films permet à la bourgeoisie de se distinguer de la vulgarité de la cinéphilie populaire »

Les ouvrier·es ou caissier·s ? Invisibles, ou relégué·e·s à des stéréotypes dans des comédies lourdingues. Quand la fiction consent à filmer les pauvres, ce n’est jamais pour filmer la lutte, mais pour susciter la pitié. Les caméras montrent la misère sans nommer l’exploitation ou proposer de voie d’émancipation. Un symptôme de la maladie bourgeoise : les riches possèdent les moyens de production et ce sont elleux qui occupent les postes décisifs dans l’audiovisuel.

Pour la postérité, on ne retient que les réalisateur·ices, tandis que les centaines de travailleur·euses, souvent bien prolos, restent dans l’ombre. Le travail salarié, officiel ou déguisé, est rarement traité dans les longs-métrages. La difficulté ? Rendre intéressantes des tâches ennuyantes et répétitives. Eh non, bosser, ce n’est pas du grand spectacle, c’est chiant. Par contre, les réalisateur·ices adorent filmer la police ou la guerre ! Que ce soit dans Bac Nord, Athéna ou Les Misérables, les « bavures policières » sont couvées par le regard des cinéastes parce « c’est dur d’être flic ». Ouin ouin. Jamais on n’évoque le racisme structurel de l’institution policière ou les violentes répressions des mouvements sociaux.

Du ciné de concerné·es

Le coup de projecteur de Rob Grams est évidemment bienvenu même si l’analyse n’est pas nouvelle. Un article de la revue Contretemps2rappelle que la critique féministe intégrait déjà celle de l’idéologie bourgeoise. Les autrices y rappellent aussi la lutte des prolos anti-impérialistes et féministes du cinéma contestataire des années 1970-1980 contre les représentations dominantes. L’essai de Rob Grams n’en reste pas moins efficace et on ne peut pas l’accuser d’élitisme. Exit le jargon pédant des petits rats de la salle noire.

Le cinéma est l’un des éléments majeurs de la formation de la perception des masses, rappelle Rob Grams dans les chaussons du philosophe Walter Benjamin. Ce dernier considérait, dès le début du XXe siècle, le 7e art comme un espace légitime de lutte par son pouvoir émancipateur. Une prophétie qui s’est réalisée au début des années 1970 à Besançon. Après une longue grève, les ouvrier·es de l’horloger Lip s’emparent des machines et s’auto-organisent pour continuer à faire tourner l’usine. Des réalisateur·ices de renom se rameutent pour tourner des documentaires engagés. Dorénavant expert·es dans l’art de se réapproprier les moyens de production, les travailleur·euses prennent la caméra, s’installent dans le fauteuil de réal’ pour documenter par elleux-mêmes leur quotidien d’affranchi·es. Autogestion rime avec auto-représentation. Pourtant, la postérité ne retiendra que les productions et les noms des réalisateurs Chris Marker et Christian Rouaud… Un vrai film est un film d’auteur, pas de prolo. Merci la « si engagée » Nouvelle vague. Une destinée tellement téléphonée, qu’on n’en ferait même pas un navet pour nourrir les cochons qui, comme chacun sait, sont comme les bourgeois.

Thelma Susbielle et Oriane Hidalgo-Laurier

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1 Anciennement Union générale cinématographique, groupe audiovisuel d’exploitation production et distribution de films. Troisième réseau de salles le plus important en France.

2 « Le Gaze à l’état fumeux. Sur “bourgeois gaze” de Rob Grams », Occitane Lacurie et Clémentine Meyer (04/03/2026).

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Cet article a été publié dans

CQFD n°253 (juin 2026)

Depuis une bonne trentaine d’années, le mouvement free-party promet un espace de fête libérée de toute surveillance. Si dernièrement, la répression s’est durcie, la résistance, elle, continue. CQFD y consacre son dossier central : reportage au Teknival 2026, retour sur l’histoire de la teuf libre et analyse des sanctions chez nos amis italiens. Dans les actus, CQFD a failli faire la montée des marches à Cannes mais finalement, la culture bourgeoise du cinoche nous a plutôt inspiré un article à charge. Tandis qu’au Sénégal, les enjeux impérialistes se nichent dans les mesures LGBT-phobes : on vous explique les enjeux page 12.

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