Échec scolaire
Graines d’artistes
« Tu m’soules ! Bouge de là, je veux plus te voir ! » Merde, ça y est, c’est sorti. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis retenu de lui dire à celui-là. Parfois, je me vois jeter des marqueurs en pleine face des élèves les plus pénibles ou les insulter encore plus durement. L’élève se lève et quitte la salle, abasourdi : « Il m’a dit “bouge de là”. » Faut dire qu’il l’a bien cherché non ? Me justifierai-je, après, en salle des profs. « Il dort et comate la moitié du cours et quand il se réveille c’est pour faire rire ses camarades de classe ! » Deux ans d’ancienneté et je parle déjà comme un vieux prof... D’un autre côté, peut-être que mon cours n’est pas passionnant ? J’improvise difficilement une leçon autour de la page 74 du manuel d’histoire-géo. Le thème : « Les plateformes multimodales ». Des camions, des avions, des dépôts... Que d’ingéniosité logistique ! Et même si j’adopte un point de vue critique, que je parle d’exploitation et de pollution, la classe dort. Que l’on mente ou que l’on soit honnête sur l’état du monde, parfois, c’est juste ennuyant, morbide...
Quelques semaines plus tard, une collègue me propose : « Tu veux pas qu’on monte des ateliers d’écriture ? J’en peux plus de faire de la grammaire. » J’attrape la perche, peut-être l’occasion de faire mieux ? Nous voilà alors à bricoler des séances autour du formidable pouvoir des mots. Les faire écrire sur eux, leur rapport au monde, au bonheur, à la souffrance ou la liberté. Pas mal non ? « Monsieur, moi écrire, je déteste, je hais, j’ai pas envie. » L’avis semble général dans la classe. Je ne désespère pas : « C’est parce que vous écrivez sous la contrainte. Dans l’atelier, vous serez libre d’écrire ou de ne pas écrire. Prends-le comme un jeu ! Parle-nous de toi ! » Premier atelier : décrivez minutieusement un aliment que vous adorez. Le même élève : « La sauce algérienne sillonne ma salive et serpente dans mes silences. » Graine d’artiste. Deuxième atelier : écrivez un poème ou chaque mot (excepté pronoms et déterminants) commence par vos initiales. Un autre élève : « La lampe arrosée de lumière est l’ombre de mon âge qui agrandit l’avenir. » Poète qui s’ignore. Troisième atelier : écrivez en écriture automatique, sans réfléchir au sens. « Qui a créé la Terre ? Qui s’est dit je l’appelle Terre, qui s’est dit qu’elle était ronde, qui a créé les villes et leur a donné leur nom ? » Philosophe en devenir. Séance après séance les langues se délient et les élèves qui dormaient ou chahutaient prennent goût, se livrent et s’encouragent. Au dernier cours, l’élève que j’avais viré quelques semaines plus tôt met spontanément une instru pour rapper le texte qu’il vient d’écrire. Avec une aisance certaine, il débite : « Le diable a une maison, il m’habite / Je navigue dans ma ville et je vrille ! » La classe est unanime, « il a dead ça ». Je le félicite. Réconciliés ?
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°248 (janvier 2026)
En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l’indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n’a pas été choqué-es que l’Etat et les fachos s’engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s’y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu’on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les armes. Chez nous, c’est pas question. Pour s’en échapper, on s’est plongé dans des supers bouquins et ça nous a inspiré : rencontre avec Wendy Delorme, autrice de romans d’anticipation queer et écolo, entretien avec Benjamin Daugeron qui raconte l’alcoolisme de son père dans Treize années à te regarder mourir et analyse du Girlcott qui a mené à l’annulation du Festival de BD d’Angoulême.
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Paru dans CQFD n°248 (janvier 2026)
Dans la rubrique Échec scolaire
Par
Illustré par Alex Less
Mis en ligne le 18.01.2026
Dans CQFD n°248 (janvier 2026)
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