La liberté de prendre des risques
« Des textes inédits, à l’os et percutants »
Quel plaisir d’avoir entre les mains les derniers nés de la toute nouvelle maison d’édition marseillaise Esquif1. Avec son format étroit mais allongé, l’objet intrigue, les couvertures claquent et, alors qu’elle n’en est qu’à ses premiers mois d’existence, la diversité des styles de récits fait saliver tout pareil qu’un délicieux mezzé : « Mais par quoi je vais bien pouvoir commencer ? ! » Discussion avec Pierrick Starsky, éditeur de longue date – notamment du défunt magazine de bande dessinée AAARG !2 – et un des tauliers principaux d’Esquif, aux côtés de notre adoré Étienne Savoye.
D’où t’est venue l’envie de lancer une nouvelle maison d’édition à Marseille ?
« Je suis dans l’édition depuis une vingtaine d’années et cela faisait un moment qu’on discutait avec Étienne Savoye – qui gère le graphisme et la maquette – de l’idée de publier des formats courts (moins de cent pages) en travaillant à chaque fois avec des personnes différentes sur des textes originaux.
« En France, la nouvelle est considérée comme un mauvais genre littéraire »
J’ai l’impression qu’on a plus forcément le temps de lire, que certaines personnes veulent s’y remettre quand d’autres ne s’autorisent simplement pas à bouquiner. Le format court est moins intimidant et c’est parfait comme parenthèse pour expérimenter pour pas trop cher. Et on l’a appelée Esquif [petite embarcation légère] parce qu’en vrai, on n’a pas toujours forcément besoin d’un plus gros bateau – si t’as la réf [rires]3 »
Il fallait oser se mettre à éditer des formats courts.
« Il y a un côté expérimental, qui illustre notre état d’esprit. En France, la nouvelle est considérée comme un mauvais genre littéraire. On nous dit que les nouvelles, ça ne se vend pas. C’est une tradition anglo-saxonne qui n’a jamais pris en France. Mais c’est le serpent qui se mord la queue. On n’édite quasi que des recueils d’auteurs “valeurs sûres” dont on publie même les fonds de tiroir.
« Le but c’est de se creuser la tête pour donner du plaisir, surprendre et pousser à sortir de ses zones de confort »
Pourtant, il y a des livres courts fondateurs, comme La solitude du coureur de fond de l’écrivain britannique Alan Sillitoe. Ça nous a donné envie de tenter, de travailler avec des auteurs qu’on connaît sur des textes inédits, courts, à l’os et percutants. Reste que c’est un format mal-aimé des journalistes, qui parlent peu de nous. »
Le format physique est aussi particulier. C’est de poche mais pas trop.
« On voulait aussi éviter le format classique du livre de poche, proposer un joli livre-objet en longueur, mais transportable et permettant le confort de lecture. C’est inhabituel mais il y en a pour tous les goûts et, pour les lecteur·ices, le format court facilite l’expérimentation : la prise de risque est moins grande au cas où vous n’aimeriez pas. »
Vous commencez fort avec un texte original de l’auteur désormais star Fab Caro !
« Il s’agit de Rumba Mariachi, de Fabrice Caro. Une nouvelle assez courte qui raconte une histoire absurde, pied au plancher, à l’incipit marquant : “Quand le téléphone a sonné, j’étais en train de me pendre”. Le personnage décide de répondre et passera la journée la plus étrange de sa vie. Ça a l’air léger, mais ça ne l’est jamais. »
Vous avez quoi d’autre dans les bacs ?
« Dans Mona, Aurélie Champagne nous propose un récit percutant et sensible à la Thelma et Louise sur les bullshit job dans un parc à jeux, la parentalité et l’enfance. C’est à la fois sensible, incisif, féministe. Un texte parfois dur, mais plein d’espoir et de tendresse. Il réussit la gageure d’apporter une grosse palette d’émotions aux lecteur·ices en très peu de pages. Avec Dans ma maison sous-terre, Nicolas Martin écrit une sorte d’hommage à l’écrivain américain Lovecraft, mêlant horreur cosmique et luttes des classes. C’est le journal d’un jeune homme qui recueille les derniers mots de son grand-père qui a travaillé dans une mine étrange qui recèle de nombreux secrets.
« Notre objectif est clair : être paritaire dans notre catalogue – et dans les illustrations – après une année d’activité »
Finalement, notre nouvelle la plus longue, Comme un malpropre de Richard Gaitet, est un trip autofictionnel. Un quarantenaire fait le ménage tout le livre... Alors que son histoire d’amour bat de l’aile, le rangement intensif de son appartement est le prétexte à un voyage introspectif, à une réflexion sur les injonctions d’une société patriarcale, sur l’éducation des hommes. Un genre d’état des lieux personnel et générationnel. »
Ça reste très masculin pour l’instant...
« Notre objectif est clair : être paritaire dans notre catalogue – et dans les illustrations – après une année d’activité. On a engagé plusieurs livres avec ça en tête. Pour l’instant, il y a plus de sorties d’auteurs, mais nous aurons un pic d’autrices ensuite. C’est une histoire de disponibilités… On est un peu en retard mais c’est vraiment important pour nous. Printemps 2026, on va notamment publier Là où le ciel tombe. Ava Weissmann va nous proposer un texte d’une rare puissance qu’on lit d’un seul souffle. »
Comment vous décidez de ce que vous publiez ?
« D’un livre à l’autre, on change de sujet, de style et d’auteur·ices. Notre ligne éditoriale, c’est le format court. Du coup, on peut se permettre d’aller dans plein de directions. Côté méthode, tous les livres ne sont pas dirigés par les mêmes personnes, ce qui amène des points de vue différents, et on élabore chaque projet collectivement, au gré des échanges, des rencontres et des envies. On assume de ne pas accepter les manuscrits, mais on en reçoit quand même 50 par semaine… On essaie de leur dire qu’en vrai tout le monde peut créer une maison d’édition, allez-y, c’est do it yourself. »
C’est bien beau le DIY, mais il faut encore passer l’année...
« Bon, on est un peu surmenés parce que c’était le lancement, il y a un équilibre à trouver à plus long terme. On n’a pas de salariés et pas de charges fixes pour pouvoir faire ce qu’on a envie sans avoir le couteau sous la gorge. On veut garder cette liberté de prendre des risques, même si c’est énormément de travail rétribué par un petit pourcentage sur les ventes. Mais le but c’est de se creuser la tête pour donner du plaisir, surprendre et pousser à sortir de ses zones de confort. Alors la prochaine fois que t’es invité·e pour l’apéro, ne prends pas une énième bouteille de vin, amène un livre ! »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
Nous, c’est CQFD, plusieurs fois élu « meilleur journal marseillais du Monde » par des jurys férocement impartiaux. Plus de vingt ans qu’on existe et qu’on aboie dans les kiosques en totale indépendance. Le hic, c’est qu’on fonctionne avec une économie de bouts de ficelle et que la situation financière des journaux pirates de notre genre est chaque jour plus difficile : la vente de journaux papier n’a pas exactement le vent en poupe… tout en n’ayant pas encore atteint le stade ô combien stylé du vintage. Bref, si vous souhaitez que ce journal puisse continuer à exister et que vous rêvez par la même occas’ de booster votre karma libertaire, on a besoin de vous : abonnez-vous, abonnez vos tatas et vos canaris, achetez nous en kiosque, diffusez-nous en manif, cafés, bibliothèque ou en librairie, faites notre pub sur la toile, partagez nos posts insta, répercutez-nous, faites nous des dons, achetez nos t-shirts, nos livres, ou simplement envoyez nous des bisous de soutien car la bise souffle, froide et pernicieuse.
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1 Pour plus d’informations sur leur histoire et leur catalogue : esquif-editions.fr
2 Pour retrouver leurs archives, voir leur profil Facebook : AAARG – Al Dente
3 Et si comme moi, tu ne l’as pas, ça vient d’un vieux film avec un requin.
Cet article a été publié dans
CQFD n°248 (janvier 2026)
En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l’indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n’a pas été choqué-es que l’Etat et les fachos s’engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s’y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu’on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les armes. Chez nous, c’est pas question. Pour s’en échapper, on s’est plongé dans des supers bouquins et ça nous a inspiré : rencontre avec Wendy Delorme, autrice de romans d’anticipation queer et écolo, entretien avec Benjamin Daugeron qui raconte l’alcoolisme de son père dans Treize années à te regarder mourir et analyse du Girlcott qui a mené à l’annulation du Festival de BD d’Angoulême.
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Paru dans CQFD n°248 (janvier 2026)
Dans la rubrique Bouquin
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Mis en ligne le 31.01.2026
Dans CQFD n°248 (janvier 2026)
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