Be water

Wendy Delorme : « La révolution, comme l’eau, ne peut être contenue »

Face à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l’autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l’écriture peut encore ouvrir des brèches dans l’obscurité.

Dans Le Parlement de l’eau, Wendy Delorme tisse trois fils narratifs interdépendants. Des entités aquatiques, alarmées par la situation sur Terre, décident d’écrire une histoire d’anticipation pour rappeler aux humains l’importance du vivant et des écosystèmes. Le récit s’ancre en 2050 : une dizaine de personnes, d’âges, de genres et d’origines variées vivent en communauté dans un monde où l’eau est rationnée et les graines paysannes devenues illégales. Ces voix aquatiques naissent de l’imagination d’Esprit, une romancière lyonnaise, mère de trois enfants, diagnostiquée TDAH et bipolaire, qui écrit en 2024. Avec Wendy Delorme, on a bien évidement discuté de ce roman complexe, queer et révolutionnaire, mais aussi de la bataille culturelle face à l’extrême droite, du pouvoir de la littérature et de ses échos politiques.

Dans Le Parlement de l’eau, vous questionnez le pouvoir de la littérature face à l’extractivisme et le fascisme conjugués. Quelle est sa force selon vous ?

« La littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel »

« Pour moi, la littérature est un lieu de consolation, mon refuge depuis l’enfance. Mais c’est aussi un espace de résistance. En période de montée fascisante, le langage se transforme et une terminologie s’impose. Dès lors, la littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel. Avec la concentration de l’édition et des médias entre les mains de milliardaires d’extrême droite, ces refuges deviennent essentiels pour respirer et se rassembler. L’essai Résister1 de la journaliste Salomé Saqué, par exemple, est à la fois un espace refuge et un lieu de convergence pour celles et ceux que la montée de l’extrême droite affole. À la fin du roman, je cite mes sources pour rendre visible la littérature qui m’a soutenue. Les lecteur·ices peuvent ainsi prolonger la lecture. Et si certain·es vont découvrir Rivers Solomon, Alexis Pauline Gumbs ou Bernard Clavel, j’aurai la joie de savoir qu’iels liront des livres qui m’ont bouleversée. C’est une manière de dialoguer. »

Dans le roman, deux strates narratives entrent en collision : celle de la romancière en 2024, et celle de la dystopie de 2050. Pourquoi ce choix de la dystopie ?

« Le monde réel de 2024, avec la dissolution de l’Assemblée, et la France imaginaire de 2050 se rejoignent : ce qu’on fait aujourd’hui aura des conséquences demain. Face à la destruction du vivant, on peut adopter une vision technosolutionniste ou chercher à vivre autrement, de manière écologique. Deux lectures du réel qui engendrent deux réalités parallèles.

« Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses »

Pour imaginer 2050, je me suis appuyée sur des spécialistes : j’ai écrit ce qui risque d’advenir si rien ne change. Dans ce futur dystopique, j’ai créé une utopie : une communauté vit ensemble, cultive la terre en secret et collecte l’eau rationnée. Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses. La révolution, comme l’eau, ne peut être contenue : elle finit toujours par s’évaporer ou s’infiltrer. »

Vos romans sont souvent composés de plusieurs fils narratifs, et régulièrement vous mettez en récit votre processus d’écriture : quel intérêt y trouvez-vous ?

« Je suis passionnée de structures narratives. La polyphonie permet d’éclairer un même événement sous plusieurs angles. En bouleversant la structure du récit classique – composé d’un héros masculin, un adjuvant, un opposant et l’objet de la quête, qui est souvent une femme –, on change notre manière de percevoir le monde.

« En bouleversant la structure du récit classique, on change notre manière de percevoir le monde »

Le Parlement de l’eau est donc construit comme une tresse à trois strates narratives. Le roman est long et exigeant : des morceaux d’histoire commencent page 40 et se soldent page 472. Ce format défie nos habitudes de lecture et de consommation. Trois mois après avoir terminé la première version, j’ai été diagnostiquée d’un cancer du sein. L’écriture de ce livre préfigurait ce ralentissement. »

La bataille culturelle est-elle indissociable de la résistance face à la montée du fascisme ? Est-elle suffisamment investie par la gauche actuellement ?

« Selon l’autrice écolo Corinne Morel Darleux, trois piliers soutiennent le changement social : la résistance concrète (occuper des chantiers d’autoroute, saboter des pompes de mégabassines), l’invention de futurs désirables (habitats partagés, agriculture sans pesticide, cantines solidaires), et la bataille culturelle. Développer et partager des visions du monde fédère autour du désir commun de transformer un état des choses délétère. Ces trois aspects sont complémentaires.

La bataille culturelle n’est, à mon sens, pas oubliée à gauche, mais ceux qui s’en emparent n’ont pas les moyens de milliardaires comme Stérin ou Bolloré, à la tête d’immenses empires médiatiques et éditoriaux. Des espaces de résistance existent encore : par exemple, le livre Non-noyées, de l’autrice Alexis Pauline Gums, raconte comment nos modes de vie, l’extractivisme et l’exploitation des fonds marins abîment des fonctionnements millénaires des espèces aquatiques. Ce livre change notre perspective sur le monde. »

Justement, dans Le Parlement de l’eau, vous donnez une voix à l’eau sous toutes ses formes : c’est une volonté de faire parler celleux qu’on n’entend jamais ?

« Oui, et d’ailleurs des initiatives concrètes en ce sens existent déjà, comme l’Appel du Rhône2. Une dizaine de cours d’eau dans le monde ont même déjà un statut de personnalité juridique ! Des juristes comme Marine Calmet et Sébastien Mabile travaillent là-dessus en droit environnemental. Dans Alors nous irons chercher la beauté ailleurs, Corinne Morel Darleux dit : “Donnez-moi un personnage à aimer.

« Remettre en question la binarité, c’est déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l’exploitation du vivant »

Offrir une voix aux cours d’eau transforme la manière dont les lecteur·ices perçoivent le réel : au lieu d’un rapport purement utilitariste, iels développent un attachement affectif. En personnifiant un cours d’eau, on s’extrait du paradigme de l’exploitation. »

Face au durcissement de l’État et des modèles rigides qu’il impose, devons-nous nous inspirer de la fluidité de l’eau pour résister jusque dans nos corps ?

« La répression accrue a rendu les grosses manifs dangereuses. Mais la résistance peut aussi passer par des micro-actions, peu médiatisées, donc moins réprimées, dont les effets sont bien réels. Cette multiplicité des initiatives incarne la fluidité. Nos sociétés reposent sur des binômes conceptuels dont la pensée soutient l’exploitation des corps et du vivant. Le mouvement queer, par exemple, remet en cause ces tropes et ouvre la réflexion à d’autres rapports de domination. Remettre en question la binarité, c’est aussi déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l’exploitation du vivant. C’est ainsi qu’on déboulonne un système. »

Dans vos derniers romans, l’amour et le désir ont une place importante : pourquoi c’est important de raconter l’amour dans la lutte politique ?

« Parce que c’est une force de vie. Même dans la colère militante, il y a de l’amour : pour les causes qu’on défend, pour les proches qu’on veut protéger. L’amour nous transforme et transforme le monde. »

« Il faudrait que révolution vienne » déclame le personnage Rivière : quelle forme pourrait-elle prendre selon vous ?

« Dans le roman, c’est Naïa qui l’incarne : une femme trans ayant connu la violence, qui a transformé son corps et échappé au système binaire. Elle porte la révolution dans son être même, en incarnant la fuite, la traversée et la lutte. »

Thelma Susbielle

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

Nous, c’est CQFD, plusieurs fois élu « meilleur journal marseillais du Monde » par des jurys férocement impartiaux. Plus de vingt ans qu’on existe et qu’on aboie dans les kiosques en totale indépendance. Le hic, c’est qu’on fonctionne avec une économie de bouts de ficelle et que la situation financière des journaux pirates de notre genre est chaque jour plus difficile : la vente de journaux papier n’a pas exactement le vent en poupe… tout en n’ayant pas encore atteint le stade ô combien stylé du vintage. Bref, si vous souhaitez que ce journal puisse continuer à exister et que vous rêvez par la même occas’ de booster votre karma libertaire, on a besoin de vous : abonnez-vous, abonnez vos tatas et vos canaris, achetez nous en kiosque, diffusez-nous en manif, cafés, bibliothèque ou en librairie, faites notre pub sur la toile, partagez nos posts insta, répercutez-nous, faites nous des dons, achetez nos t-shirts, nos livres, ou simplement envoyez nous des bisous de soutien car la bise souffle, froide et pernicieuse.

Tout cela se passe ici : ABONNEMENT et ici : PAGE HELLO ASSO.
Merci mille fois pour votre soutien !


1 Payot, 2024.

2 Une pétition citoyenne demandant la reconnaissance d’une personnalité juridique au Rhône afin de défendre ses droits à exister, se régénérer, évoluer, en préservant son environnement et sa biodiversité.

Facebook  Twitter  Mastodon  Email   Imprimer
Écrire un commentaire

Cet article a été publié dans

CQFD n°248 (janvier 2026)

En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l’indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n’a pas été choqué-es que l’Etat et les fachos s’engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s’y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu’on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les armes. Chez nous, c’est pas question. Pour s’en échapper, on s’est plongé dans des supers bouquins et ça nous a inspiré : rencontre avec Wendy Delorme, autrice de romans d’anticipation queer et écolo, entretien avec Benjamin Daugeron qui raconte l’alcoolisme de son père dans Treize années à te regarder mourir et analyse du Girlcott qui a mené à l’annulation du Festival de BD d’Angoulême.

Trouver un point de vente
Je veux m'abonner
Faire un don