Gore, Gonzo, là
« Creuser la folie de l’Amérique trumpiste en mettant en scène mes propres doutes »
À l’automne 2024, pendant que les États-Unis rejouaient leur tragédie électorale, CQFD dépêchait deux envoyés spéciaux chevronnés longer l’une des lignes les plus mortifères du monde occidental : la frontière entre les États-Unis et le Mexique. De San Diego à Ciudad Juárez, Émilien Bernard et Pauline Laplace sont allés documenter ce que le trumpisme fait aux corps, aux têtes et aux récits. De cette traversée est né un dossier, publié dans notre numéro de décembre 2024. Puis Émilien Bernard en a tiré un livre : La tête dans le mur. Un journaliste en déroute au Trumpistan (Lux, 2026). Un récit qui emprunte ses codes au gonzo, où le journaliste lâche les garde-fous du reportage classique pour mieux raconter un monde devenu fou. Rassemblements trumpistes, désert criblé de cadavres, centres de rétention, San Diego ravagée par le fentanyl… Pendant que Trump promet un « very very big wall » pour sauver l’Amérique. Le décor est absurde, sordide, infâme. Dans ce chaos, Émilien Bernard se cogne au mur, au sens propre comme au figuré : celui de la frontière, celui de la démocratie américaine, celui d’un journalisme confronté aux fantasmes sécuritaires et au fascisme décomplexé. On a discuté avec lui de ce choix du gonzo, de ses doutes de journaliste face à la détresse des exilés, de son passage par une geôle de la police des frontières, et de ce qu’il reste, ou non, comme horizon d’espoir.
Contrairement à ton livre précédent, un récit journalistique plus « froid », tu as préféré écrire celui-ci en mode gonzo. Pourquoi ?
« Forteresse Europe était consacrée à un sujet dont globalement personne ne parle : la manière dont les pays de l’Union européenne se barricadent face à un prétendu péril migratoire. Son contenu : des reportages dans des lieux emblématiques de ce repli sur soi xénophobe et criminel, comme Lampedusa. Si j’ai essayé de rendre ce livre le plus “vivant” possible, il restait dans les clous journalistiques.
« À ma très petite échelle, j’ai tenté d’aborder cet univers de post-vérité de manière beaucoup plus libre »
En m’attaquant à la frontière USA-Mexique, je savais que le sujet était extrêmement médiatisé. Trump ne cessait de crier en trépignant qu’il allait construire son “beau et magnifique” mur et les médias occidentaux étaient totalement fascinés par ce discours. C’était l’ogre Trump, l’antithèse de nos sociétés soi-disant “civilisées”. Mon objectif était donc d’aller scruter cette frontière, pour ensuite clamer : “Mais on fait exactement la même chose en Europe !”
Le problème c’est que le narratif trumpien sur cette question (comme sur les autres) est complètement hors-sol et délirant. Lors de son premier mandat, les médias américains “de référence” se sont cassés les dents sur cette question. Quand ils publiaient un fact checking, le champion des MAGA était déjà passé à un autre mensonge, puis un autre... À ma très petite échelle, j’ai donc tenté d’aborder cet univers de post-vérité de manière beaucoup plus libre. Ce que le pape du gonzo Hunter S. Thompson avait pratiqué dès les années 1960, insufflant une grande part de subjectivité et de délires narcotiques dans ses écrits. Pour moi, c’était davantage lié aux médocs ou à l’alcool, deux moyens plus ou moins efficaces d’atténuer mon angoisse... L’objectif : creuser la folie de l’Amérique trumpiste en mettant en scène mes propres doutes et les murs heurtés, dans ce territoire où plus rien ne semble avoir de sens. C’est ainsi que ma camarade de voyage Pauline Laplace apparaît dans le récit sous le nom d’Alicia, référence au terrier déroutant d’Alice au pays des merveilles. »
Au cours du récit, tu évoques tes doutes en tant que journaliste, notamment sur la situation des personnes exilées... Comment agir face à la détresse des gens quand on est dans cette position d’observateur ?
« C’est compliqué. À Melilla comme dans le désert d’Arizona, j’ai rencontré les mêmes destins broyés par la frontière. Et toujours cette même question : pourquoi nous traite-t-on ainsi ? Terrible... C’est ici que le délire gonzo de mon reportage s’arrête totalement. Face à cette détresse, l’idée d’exagérer ou déformer ce type de paroles est impensable. Idem pour les personnes les aidant dans le désert, ou pour les militants mexicains. Le doute découle de la certitude que documenter ce genre de situations n’a aucun impact. Imposer un récit objectif face à une déferlante politique et médiatique ultra mensongère semble voué à l’échec. C’est une impasse absolue et terrifiante, un vide dans lequel s’engouffrent aussi bien le complotisme que l’extrême droite.
Le collectif italien Wu Ming a creusé ces questions, abordées dans un dossier de CQFD que j’ai coordonné1. Selon eux, la gauche doit recréer un récit collectif désirable, aux antipodes de ses errances actuelles. Mais par où commencer ? Comment désarmer la broyeuse de cerveaux, qui désormais s’étend aux réseaux sociaux ? Des interrogations qui surgissent à plusieurs reprises dans le livre – c’est mon obsession. Et l’approche gonzo, réservée aux manifestions trumpistes que j’ai croisées (meeting de Trump à Albuquerque, réunion de notables trumpistes à San Diego, etc.), permet de compenser ce déséquilibre : œil pour œil, moumoute pour moumoute. »
Je ne veux pas divulgâcher, mais tu as finalement été incarcéré une semaine dans un centre de rétention, où tu découvres que la plupart de tes compagnons de chambrée soutiennent Trump...
« Cela rejoint par la bande la force du récit mensonger trumpiste. Alors que Trump avait passé son temps à clamer qu’il allait construire le mur et endiguer l’immigration clandestine, au début, c’était plus ou moins du pipeau. Durant son premier mandat, il avait encore les mains liées. Et les personnes exilées enfermées avec moi, en grande majorité latinos, savaient que Biden avait construit davantage de portions de mur, ou qu’Obama (surnommé “l’expulseur en chef”) avait mené une politique migratoire plus rude.
D’où cette ambiance surréaliste devant la télé retranscrivant la soirée électorale du 5 novembre 2024, avec des considérations telles que “avec lui, on ne pas croupira pas trop longtemps ici”. Étrange mais logique. Mes 60 camarades de chambrée s’appuyaient simplement sur ce qui à leurs yeux semblait le moins pire. Et ils ne pouvaient pas anticiper la radicalisation monstrueuse de son deuxième mandat.
Le désarroi de ces exilés enfermés est en certains points similaire à celui des classes populaires étatsuniennes. Ici, il faut se départir d’une forme de mépris, qu’on retrouve généralement dans le discours européen : pourquoi les ricains votent-ils Trump ? Ils sont débiles ou quoi ? Non, c’est le résultat logique d’un abandon des classes populaires par le parti démocrate depuis 50 ans. »
Quand on voit les meurtres commis par l’ICE ces dernières semaines, est-ce qu’on peut encore avoir de l’espoir pour la société étatsunienne ?
« Il me semble (ou je veux croire) que la situation n’est pas totalement désespérée. D’abord parce que nombre de personnes se battent pour contrecarrer les politiques migratoires assassines, aux USA comme au Mexique. J’en ai rencontré beaucoup, de celles et ceux qui déposent des bidons d’eau dans le désert, aux combattantes mexicaines qui s’organisent à Tijuana pour fonder des centres sociaux.
Mais la mobilisation collective massive est la seule forme de résistance qui a du poids. On en a un exemple saisissant avec la situation à Minneapolis à l’heure actuelle. La milice ICE reste en place, mais il y a une micro-défaite trumpiste qui a force de symbole, car elle tient à une solidarité collective. Comme me le disait un camarade de CQFDinstallé dans le Vermont au sujet des manifestations “No King” : “Il y a une résistance collective plus importante qu’on ne le croit en Europe !” »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 Lire le dossier « Combattre l’imaginaire complotiste » CQFD numéro 242
Cet article a été publié dans
CQFD n°249 (février 2026)
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Paru dans CQFD n°249 (février 2026)
Dans la rubrique Bouquin
Par ,
Illustré par Déa Guili
Mis en ligne le 21.02.2026
Dans CQFD n°249 (février 2026)
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