Lost in transition

« Une énergie n’en remplace jamais une autre, elles croissent en symbiose »

Dans le livre Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie (Seuil, 2024), Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques, s’attaque au mythe de la transition énergétique, dénué de fondement historique. Entretien.

Il date de quand ce concept de transition énergétique ?

« Au départ, les inventeurs du terme sont des ingénieurs qui ont participé au projet Manhattan, à l’origine de la bombe atomique. Ils se sentent coupables et veulent montrer que le nucléaire n’est pas seulement destructeur, qu’il peut aussi être la clé de la survie de l’humanité à long terme. Il y a un aspect très messianique à ça : grâce au surgénérateur nucléaire, l’humanité obtiendrait une source d’énergie inépuisable et pourrait se libérer des énergies fossiles qui, elles, n’existent qu’en quantité limitée. Au début, la transition énergétique est donc un argument de promotion du nucléaire civil.

Après les chocs pétroliers de 1973 et 1979, l’expression devient très courante parce que le prix du pétrole grimpe en flèche et que la dépendance des États-Unis au Moyen-Orient pose problème.

« Au début, la transition énergétique est un argument de promotion du nucléaire civil »

À ce moment-là, le terme désigne toutes les solutions qui permettent d’augmenter la part du nucléaire ou du charbon face à la part du pétrole moyen-oriental pour accroître la souveraineté énergétique des États-Unis.

Et puis, avec l’émergence de la question écologique, le concept glisse de la crise énergétique à la crise climatique. Les mêmes experts, des économistes parfois employés par les industries fossiles, qui travaillaient sur la question de la souveraineté énergétique, vont se recycler en spécialistes de la transition énergétique au nom du climat.

« Après deux siècles de “transitions”, l’humanité n’a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois ! »

Et c’est ce que le terme revêt depuis les années 2000 dans l’espace public français : pour continuer à vivre sur une planète habitable, il faut substituer l’électricité – produite par du nucléaire ou du renouvelable – aux énergies fossiles. »

Et ce genre de transition a déjà existé dans l’histoire ?

« Non, bien que l’historiographie des techniques tende très largement à raconter un récit “phasiste” du passé. La plupart des livres sur l’histoire de l’énergie sont construits comme ceci : les premiers chapitres traitent de la force musculaire, du bois et de l’hydraulique à l’époque préindustrielle. Les pages centrales parlent d’une phase du charbon et de la vapeur au XIXe siècle, s’ensuivent des chapitres sur l’âge du pétrole, du nucléaire et de l’électricité et enfin des propos conclusifs sur la transition en cours ou à venir. Mais c’est une fable absolue ! Dans l’histoire, jamais une énergie n’en a remplacé une autre, au contraire elles se sont toujours additionnées. La révolution industrielle comme transition énergétique, c’est du baratin. Après deux siècles de “transitions”, l’humanité n’a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois !

Quelques chiffres pour en prendre la mesure : les États-Unis brûlent aujourd’hui deux fois plus de bois qu’en 1960 et l’Europe, trois fois plus qu’au début du XXe siècle. L’Angleterre, au XXe siècle, consomme plus de bois pour extraire du charbon qu’elle n’en brûlait au XVIIIe siècle. Sur le charbon : l’écrasante majorité a été sortie de terre après 1900 (95 %) et la moitié depuis l’an 2000 ! Des puissances asiatiques moyennes comme l’Indonésie en extraient actuellement deux fois plus que les vieux centres occidentaux des années 1900. Et si l’on prend en compte le charbon incorporé dans les importations, la Grande-Bretagne en consomme presque autant qu’à la veille des années 1980. De même, par ses importations, la France en consomme probablement une quantité proche de son maximum d’extraction des années 1960. »

Comment l’expliquez-vous ?

« La première raison, bien connue depuis les travaux de l’économiste William Stanley Jevons, est l’effet rebond : lorsqu’une technique devient plus efficace, on l’emploie davantage. Le meilleur exemple de cela est le moteur électrique : on en ajoute un milliard chaque année sur le marché. L’effet rebond au XXe siècle a été principalement causé par l’électricité. Et il est lié au capitalisme : au lieu d’utiliser les gains technologiques pour consommer moins, on invente de nouveaux usages, comme les brosses à dents électriques ou l’intelligence artificielle.

La seconde raison sur laquelle mon livre se concentre, c’est que les sources d’énergie entrent en symbiose autant qu’en compétition. Voilà pourquoi, au cours des XIXe et XXe siècles les énergies primaires ont eu tendance à s’additionner plutôt qu’à se substituer. Prenons quelques exemples : en Norvège, c’est une électricité produite à partir de l’énergie hydraulique qui sert à faire fonctionner les plateformes pétrolières et gazières en mer du Nord. On a donc des énergies renouvelables qui sont utilisées pour extraire des énergies fossiles. Au Texas c’est pareil : il y a énormément d’éoliennes et elles servent en partie à l’extraction du pétrole et du gaz. En fait, on ne comprend pas grand-chose à l’histoire d’une ressource si l’on ne s’intéresse pas à celles qui permettent de l’extraire. De même, l’ascension du pétrole au XXe siècle est inexplicable sans le charbon qui sert à fabriquer le ciment et l’acier indispensable à l’industrie du pétrole. Tout le discours sur la transition énergétique repose sur la confusion entre les dynamiques technologiques et les dynamiques matérielles. »

C’est-à-dire ?

« À travers l’histoire, il y a bien des transitions technologiques, c’est-à-dire qu’il y a des technologies qui deviennent obsolètes et qui sont remplacées par de nouvelles. Mais ce n’est pas le cas de la matière. L’exemple amusant c’est le cas des lampes à pétrole. Dans les années 1900, en dehors des bourgeois des villes, la plupart des gens s’éclairent avec des lampes à pétrole. Durant l’entre-deux-guerres, l’électrification gagne petit à petit les campagnes jusqu’à ce qu’il n’y ait plus du tout de lampe à pétrole. Une ampoule électrique c’est quand même rudement plus pratique ! Donc là, nous avons une technique qui en remplace une autre. Sauf que la matière, elle, n’a pas été remplacée : on utilise aujourd’hui plus de pétrole pour s’éclairer que dans les années 1900. Pourquoi ? Tout simplement à cause des phares des voitures, qui sont alimentés grâce à une batterie chargée par un moteur qui tourne au pétrole. »

Les exemples dans votre livre sont nombreux et montrent bien l’inconsistance historique du concept de transition énergétique. Comment expliquez-vous qu’il se soit malgré tout imposé ?

« Il y a plusieurs niveaux de réponses à cette question. D’un point de vue académique, c’est parce que l’histoire de l’énergie s’est construite sur une confusion entre technique et innovation. Alors qu’elle prétend décrire les techniques qui permettent de se nourrir, de se loger, de manger, de vivre à un moment donné, elle n’observe que la dernière nouveauté un peu excitante. Typiquement, les historiens vont dire que le XIXe siècle est celui de la machine à vapeur. Est-ce que la machine à vapeur est si importante en 1850 ? Pas vraiment, il y en a très peu dans le monde à cette époque ! Par contre, ce qu’il y a beaucoup ce sont les chevaux, les bœufs et les muscles humains. L’autre problème de l’histoire de l’énergie est qu’elle est écrite en relatif. Les historiens ont raconté l’évolution de la part du charbon ou du pétrole dans l’ensemble des énergies consommées, pas de leur consommation en valeur absolue. Or c’est cette grandeur qui compte pour le climat !

Et puis l’autre niveau de réponse est politique. Si le concept de transition énergétique a trouvé une telle caisse de résonance, c’est qu’il permet de ne pas questionner ce que l’on produit ni ce que l’on consomme. Selon cette notion, le changement climatique appellerait à un changement de technologie et non de civilisation. Il fournit une réponse porteuse d’espoir à la crise climatique et donne l’impression que l’on peut continuer comme avant avec un système économique relativement similaire.

Et les deux mondes, académique et politique, interagissent. Par exemple, dans les années 2000, apparaît dans le champ académique un domaine d’étude : les transition studie (études de la transition). Du fait de leur tonalité optimiste, bien financées par les instances européennes, elles ont acquis un poids sans commune mesure avec leur apport empirique. Dans son rapport datant de mars 2022, le groupe III du GIEC1 s’appuie sur cette littérature pour affirmer que “les transitions énergétiques pourraient avoir lieu bien plus rapidement que par le passé”. Il faut comprendre que l’idée de transition énergétique a nourri toute une bulle d’expertise qui fait l’hypothèse que le progrès technologique et l’innovation nous permettront de résoudre la catastrophe climatique. »

Et vous n’y croyez pas ?

« Absolument pas. Tout d’abord il suffit de lire les rapports de l’Agence internationale de l’énergie. Leurs prospectives à 2050 ne prévoient aucune transition, au mieux une diminution du charbon grâce aux renouvelables. Mais c’est tout. Et puis il y a l’expérience historique. À travers l’histoire, il y a déjà eu des révolutions technologiques majeures qui ont permis de diminuer fortement l’intensité carbone de l’économie, c’est-à-dire la quantité de carbone émise pour la production d’un même bien. C’est le cas de l’électricité. Dans les années 1920 par exemple, lorsque les industriels se débarrassent des machines à vapeur et les remplacent par des moteurs électriques, ça divise par dix l’intensité carbone de la production industrielle dans les usines. Pourtant depuis 1920 les émissions de CO2 ont explosé. Cela renvoie à l’effet rebond mentionné plus haut. Entre 1980 et aujourd’hui, on émet deux fois moins de carbone pour produire un dollar de Produit national brut (PNB) mais les émissions ont presque doublé ! »

Du coup, vous portez un regard critique sur les énergies renouvelables ?

« Ni critique ni enthousiaste. Elles permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur électrique à consommation constante, ni plus ni moins. Si vous avez une centrale à gaz pour faire l’électricité et que vous la remplacez par des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques, vous divisez par dix l’intensité carbone de l’électricité. C’est un progrès indéniable. Mais ce qu’il faut prendre en compte si l’on veut vraiment parler de transition énergétique, c’est l’entièreté de la chaîne économique. S’intéresser uniquement à la production d’électricité n’a pas beaucoup de sens. Et là, les nouvelles sont moins bonnes. Une voiture électrique divise l’intensité carbone par deux ou trois, c’est pas mal, mais très insuffisant par rapport aux objectifs de neutralité carbone.

À cela s’ajoutent les importations. La France par exemple est un pays qui s’est beaucoup désindustrialisé, donc la moitié de nos émissions proviennent des biens que l’on importe. Et puis, il y a tout un tas de secteurs qui ne peuvent pas vraiment être décarbonés : le transport maritime, l’agriculture, l’acier, le ciment…

« On n’imagine pas ce que ralentir sérieusement le dérèglement climatique implique de mettre en place »

Cela fait tout de suite relativiser l’enthousiasme autour des renouvelables. La question qui doit être posée c’est : produire de l’électricité relativement propre, ok, mais pour quoi faire ? »

On peut donc avoir l’impression que la sortie du modèle de croissance capitaliste apparaît comme la solution à la catastrophe climatique. Pourtant vous écrivez dans votre livre que : « Sortir du carbone sera autrement plus difficile que sortir du capitalisme, une condition aussi nécessaire qu’insuffisante. » Pourquoi ?

« Je tiens d’abord à insister sur l’aspect nécessaire de la chose. Il est évidemment illusoire d’imaginer que les entreprises pétrolières vont d’elles-mêmes fermer les puits de pétrole. Pour autant, je trouve qu’il y a une grande naïveté à penser que sortir du capitalisme suffira à résoudre le problème. Le carbone est structurel dans nos modes de vie : dans l’agriculture, dans la production de matériaux dont dépendent les infrastructures et la logistique contemporaine. Dans une autre organisation socio-économique, on aura besoin de carbone. Ce n’est pas comme si d’un seul coup, on allait pouvoir nourrir la population mondiale sans engrais azoté ou qu’on n’aurait plus besoin d’acier ou de ciment parce que l’on serait dans un monde communiste. On pourrait mieux gérer notre demande pour l’orienter vers des besoins essentiels, des choses vitales, mais ce ne sera pas zéro carbone. Je pense qu’on n’imagine pas ce que ralentir sérieusement le dérèglement climatique implique de mettre en place. Et je pense aussi que l’on n’a pas envie de l’imaginer. »

C’est pourtant précisément ma question, qu’est-ce que cela impliquerait ?

« Ce serait une civilisation différente, sans globalisation économique – les navires sont très difficiles à décarboner et l’acier qui les fait aussi – sans avion, probablement presque sans engrais azotés et donc avec nettement moins de nourriture, et surtout nettement moins de viande. Plus d’élevage intensif, plus de nouvelles infrastructures en béton, plus de voitures individuelles, etc. Comme c’est assez illusoire, l’enjeu politique réel c’est de décider de ce que l’on produit en fonction de son utilité. Le ciment par exemple, lorsqu’on l’utilise pour façonner des réseaux d’eau dans les pays qui en sont faiblement équipés, on voit l’utilité. Mais construire une énième route dans le monde riche, beaucoup moins. Le changement climatique est inexorable, on peut en revanche essayer de le ralentir en se posant la question de qui a besoin de quoi. Et c’est exactement le genre de réflexions qui ne sont pas posées quand on agite le concept de transition énergétique. »

Propos recueillis par Gaëlle Desnos et Niel Kadereit

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est divisé en trois groupes de travail dont le troisième étudie l’atténuation du changement climatique.

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Cet article a été publié dans

CQFD n°252 (mai 2026)

En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.

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