Des arts et des luttes
Serbie : la culture dans le viseur
« En Serbie, les libertés de pensée, d’expression et de liberté de création n’ont plus cours » : le 20 juillet 2025, dans Le Monde, une tribune collective alarme sur une répression qui s’intensifie depuis un an. Le 1er novembre 2024, à Novi Sad, l’auvent tout juste rénové de la gare s’effondrait, laissant un lourd bilan de seize morts. Ce drame, sur lequel planent des soupçons de corruption, a été l’étincelle d’une contestation qui a rapidement embrasé toute la Serbie. Face à ce mouvement inédit, le gouvernement a durci le ton : plus de 89 agressions de journalistes selon Reporters sans frontières, limogeages de professeurs, entraves au travail de la justice et usage probable d’un canon à son sur des manifestants… Ce tour de vis n’épargne pas le secteur culturel.
Sous l’immense dôme en béton du Hall 1 de Beogradski Sajam, la Foire de Belgrade, plus de 400 exposants se sont réunis. D’un stand à l’autre, on trouve des albums jeunesse, des vinyles des années 1970 et des icônes de saints. Les couloirs, où flotte une odeur d’encens, sont placardés d’affiches promouvant la trilogie de l’ultranationaliste et ancien vice-premier ministre Vojislav Šešelj : Il n’y a pas eu de génocide à Srebrenica.
« On ne peut espérer un dialogue constructif de la part des autorités actuelles. »
Dans ce curieux mélange des genres, l’absence de certains éditeurs a été remarquée. « Nous avons demandé aux organisateurs de décaler la tenue du salon, dont les dates coïncidaient avec l’anniversaire du drame de Novi Sad », raconte Ivana Bojić Grujić, responsable des droits étrangers chez Kreativni Centar. La demande est restée lettre morte et certains ont donc choisi de ne pas participer. « On ne peut espérer un dialogue constructif de la part des autorités actuelles », déplore Jasna Novakov Sibinović, éditrice chez Geopoetika, une des maisons absentes. Ce n’est pas le premier point de crispation : « En 2025, le ministère de la Culture a décidé que les achats pour les bibliothèques ne concerneraient que les livres en alphabet cyrillique. Beaucoup d’éditeurs ont fait le choix de les boycotter », poursuit Ivana Bojić Grujić. Alors que les alphabets latin et cyrillique coexistent en Serbie, le gouvernement cherche à privilégier le second sous prétexte de la défense d’une écriture nationale.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le Parti progressiste serbe (SNS) promeut une culture conservatrice. Ces derniers mois, il a accentué la pression via deux leviers : « D’un côté, il y a des coupes budgétaires qui visent en premier lieu la culture, considérée comme peu rentable. De l’autre, un gouvernement populiste qui, alors qu’il se désintéressait de la création contemporaine, s’y attaque désormais directement. » explique Lav Mrenović, critique d’art. Le Festival de Théâtre International de Belgrade (BITEF) en a fait les frais : le metteur en scène suisse Milo Rau a été déprogrammé de la 59e édition après avoir critiqué un accord entre Vučić et l’Union européenne sur l’extraction de lithium.
La suppression de subventions devient un instrument de mise au pas des voix dissidentes
Il a été soutenu par le directeur artistique du festival, dont les fonctions n’ont pas été reconduites. EXIT, festival de musique primé, a aussi payé son soutien au mouvement en se voyant privé de 1,5 million d’euros de subventions. « Ce gouvernement est parvenu à saper les plus importants festivals culturels, dont la réputation s’est construite au fil des ans grâce à des professionnels respectés », commente l’éditrice Jasna Novakov Sibinović.
Avec seulement 0,67 % du budget de l’État alloué à la culture en 2025, la suppression de subventions devient un instrument de mise au pas des voix dissidentes. « Vučić était ministre de l’information sous Milošević. C’est un produit de l’ancien régime : la répression des médias et la censure, il connaît », rappelle Anne Madelain, historienne.
Face à ces pressions, les initiatives fleurissent. Après un vote à main levée, les élèves du lycée XIV de Belgrade proposent aux éditeurs réfractaires les locaux de leur établissement. « Nous voulions aussi organiser une collecte pour une association, c’était l’occasion », précise Tanja, une lycéenne. Le temps d’un week-end, plus de 1 500 visiteurs ont déambulé dans les classes. « Ce fut une expérience formidable pour nous et, surtout, un puissant rappel que ce n’est pas un hasard si, au cours de l’année écoulée, les jeunes ont été les moteurs du changement en Serbie ! » salue Jasna Novakov Sibinović. La semaine suivante, les étudiants de la faculté de philologie de l’université de Belgrade organisaient à leur tour une foire du livre à prix libre.
Si cette solidarité est le fruit du mouvement actuel, elle s’inscrit également, selon Anne Madelain, dans un héritage : « Les centres culturels étudiants durant la période communiste avaient souvent des activités de création, c’est lié à une tradition d’autogestion ! » Une voie à explorer ? « En ce moment c’est très foisonnant. Mais ici, ce qui manque, c’est surtout un espace de débat pour construire des lois et des régulations. »
Au sortir de cette année de luttes, les regards sont désormais tournés vers les prochaines élections parlementaires de 2027. Malgré le refus des autorités d’anticiper le scrutin, les étudiants sont déjà à pied d’œuvre pour la campagne. « D’ici là, les acteurs culturels, précarisés, devront compter sur l’entraide. » conclue Lav Mrenović.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°249 (février 2026)
Cet hiver, les agriculteurs ont été nombreux à se mobiliser pour tenter de faire entendre leurs voix contre la gestion de l’épidémie de dermatose et le traité du Mercosur. On vous a concocté un dossier spécial agriculture : on y évoque l’entente surprenante entre la Confédération paysanne et la Coordination rurale, puis on s’est entretenu avec Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, qui nous donne son ressenti après la suspension du traité de libre-échange avec le Mercosur après 26 ans de contestation. Hors dossier, on vous parle du projet bien polluant et loin d’être démocratique des JO d’hiver 2030, qui se doivent se dérouler dans les Alpes. On prend des nouvelles de la situation au Venezuela après l’enlèvement de Nicolàs Maduro et on discute de Tête dans le mur, le bouquin gonzo d’Emilien Bernard, l’un de nos journalistes qui a remonté la frontière murée entre les US et le Mexique.
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Paru dans CQFD n°249 (février 2026)
Dans la rubrique Culture
Par
Illustré par Maïda Chavak
Mis en ligne le 28.02.2026
Dans CQFD n°249 (février 2026)




