Peine perdue

Un surnom comme un autre

Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu’un qui y passe mais n’y dort pas. Ce mois-ci : une histoire sans morale.

Au début, j’ai pas voulu croire que c’était celui-là. Je le trouvais plutôt correct, moi, avenant même. Mais les gars ont insisté : « Si, si, c’est lui. Il a toujours un crayon à papier sur l’oreille : c’est lui Raciste ! »

En prison, à en croire le règlement intérieur comme les textes qui encadrent la déontologie des fonctionnaires, tout le monde est très courtois, les uns et les autres se vouvoient, se donnent du « Monsieur » et du « s’il vous plaît » à longueur de journée. En réalité, l’immense majorité des matons tutoie les détenus dans un mélange de condescendance et de quotidienneté. Ils les hèlent ou les saluent en criant des noms de famille dépourvus de formules de politesse et souvent prononcés « à la française » parce que vous avez quoi, on est en France ici. Les détenus, en retour, trouvent des surnoms aux surveillants dont ils ne sont pas censés connaître l’identité. Portugais, La Frite, Popeye, Citron, Sumo… Il y a souvent une moquerie, une origine ou une anecdote pas très fine à la source du renommage.

Je reprends : « Raciste ?

– Bah oui, parce que lui c’est un gros raciste. Il arrête pas de nous dire “négro”, “bougnoule”, de faire des blagues...

– Mais en vrai il est cool, Monsieur. On dirait il fait juste ça pour nous faire chier ! »

Et la preuve que Raciste est « cool », c’est que les gars l’appellent comme ça devant lui et que personne n’y trouve rien à redire. C’est juste un surnom, on dirait qu’il s’y est fait. Moi ça me crispe et depuis lors, j’entretiens une forme de méfiance à son égard. À quel jeu joue-t-il ? Sa nonchalance, son aise de vieux man baguenaudant dans les coursives, les pouces rentrés dans sa ceinture, tout ça me tend.

Je me contiens jusqu’au jour où il vient nous « libérer » avec 45 minutes de retard à la fin de l’activité que je coordonne. Trois quarts d’heure à appuyer sur le bouton d’appel en espérant qu’il lève son cul du fauteuil et fasse son boulot ; une éternité, coincé près de la porte avec quinze gars qui veulent sortir. Quand il finit par se ramener, je l’invective et marque mon indignation : moi aussi j’ai autre chose à faire que d’être là ! Il me sourit en mâchonnant son fucking crayon à papier et balance en ouvrant la grille « Allez, cassez-vous maintenant ! », avant de me tourner le dos.

Je dévale les escaliers hors de moi, marre de me faire traiter comme de la merde par ce gros nazi. À l’entrée, l’agent chargé de récupérer l’alarme et de me rendre ma carte d’identité me demande si tout s’est bien passé. C’est un type très prévenant – en tout cas avec les intervenants extérieurs. Je l’aime bien. Je grommelle : « Mouais … Votre collègue a mis presque une heure à nous ouvrir, j’en ai marre de perdre mon temps ici.

– Celui avec le crayon ?

– Oui, voilà...

– Ça ne m’étonne pas, il est en retraite dans une heure, alors c’est pas aujourd’hui qu’il va commencer à se prendre la tête ! Mais au moins vous ne le verrez plus… »

La semaine suivante, un nouvel agent tout beau tout propre est livré par l’administration pénitentiaire. C’est un jeune rasé de frais, droit comme un manche à balai, qui se pointe deux minutes avant l’heure pour évacuer les détenus, rigide. J’ai hâte de connaître son surnom.

Luno

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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CQFD n°256 (octobre 2026)

Comment va la justice ? Dans ce dossier d’octobre, CQFD est allé à la rencontre de celleux qui rendent la justice : magistrat·es, avocat·es, juré·es... On découvre notamment comment la comparution immédiate est instrumentalisée par l’exécutif pour servir un projet de société réactionnaire ou encore comment les lois votées par les politiques enterrent l’idéal d’une justice démocratique. Un système qui favorise toujours les mêmes, en étant toujours plus répressif, raciste et classiste.

Hors dossier, on a discuté du "saint sauveur" des Grecs Matthieu Pigasse avec l’économiste Éric Toussaint. Puis, on revient sur l’effacement pur et simple d’un fournisseur italien de services numériques à destination des luttes avec le collectif Autistici/Inventati. Tandis que la rédaction de CQFD du futur s’est immiscée dans nos pages pour faire le bilan, un an après l’élection du candidat à la présidentielle, Fabien Roussel.

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