Entretien nucléaire avec Sébastien Navarro

Malvési, monstre toxique

Malvési est un site de traitement de l’uranium qui sévit depuis sept décennies, à deux pas de Narbonne. Une bombe toxique auquel le journaliste Sébastien Navarro, plume occasionnelle de CQFD, a consacré un ouvrage tout juste publié, Malvési. Entretien.

26 février 1960 : de Gaulle pavoise à Narbonne. Il est là pour vanter sa politique énergétique en matière nucléaire, notamment dans le Languedoc. Au cœur de son discours, le tout frais site de Malvési, à trois kilomètres de la sous-préfecture de l’Aude, site dont l’activité n’a depuis jamais cessé. Des myriades de bassins y traitent à grands coups de substances chimiques des quantités invraisemblables d’uranium. C’est à ce monstre toxique « aux sept décennies de rejets dégueulasses » que s’attaque Malvési (Éditions du bout de la ville, 2025), de Sébastien Navarro. Il y donne notamment la parole à des militants engagés dans une lutte isolée contre les nuisances de ce complexe par où transite « un quart de la production mondiale d’uranium », tout en interrogeant la déliquescence des luttes antinucléaires. Un sujet complexe qu’il aborde d’une plume trempée dans l’acide, enrobant son enquête d’une atmosphère de polar écologique. Dissection d’une course vers le vide.

Pourquoi l’histoire de Malvési est-elle si méconnue alors que le site tourne depuis 1959 et brasse des quantités d’uranium impressionnantes ?

« Quand l’usine s’installe dans le coin à la fin des années 1950, Narbonne est un bled côtier de 30 000 âmes dont le dynamisme économique est porté par la viticulture.

« Depuis des décennies, Malvési purifie peinard de l’uranium venu des quatre coins du globe »

Le tourisme de masse n’existe pas encore. L’implantation de l’usine est soutenue par Georges Guille (1909-1985), conseiller général SFIO et éphémère secrétaire d’État chargé de l’énergie atomique. L’usine est construite sur le site d’une ancienne mine de soufre, comme si une industrie en remplaçait une autre. Tout se passe dans une certaine discrétion. Surtout, l’énergie nucléaire est vendue comme vectrice de progrès et créatrice d’emplois. On connaît la rengaine qui perdure aujourd’hui. C’est ainsi que pendant des décennies, Malvési purifie peinard de l’uranium venu des quatre coins du globe. La population locale sait vaguement ce qui s’y passe mais tant qu’il n’y a pas de pépin sérieux, le business uranifère ronronne. »

Que s’est-il passé le 20 mars 2004 ?

« Précisons d’abord que le processus de purification de l’uranium, un truc bien dégueulasse consommant des quantités phénoménales d’acides nitrique et fluorhydrique, génère des déchets qui, à l’instar de toute la filière du nucléaire, sont impossibles à traiter. Depuis 1959, tout est donc conservé sur place dans d’immenses bassins : 350 000 mètres cubes d’effluents liquides radioactifs. Inutile de préciser qu’au départ, les déchets étaient stockés sans aucune sécurité ni aucuns travaux d’étanchéité, sachant que le coin est farci de canaux qui traversent ensuite Narbonne et que sous l’usine se trouve une nappe phréatique.

En 2004, suite à de fortes pluies, la digue d’un bassin de rétention cède et libère dans la nature de fortes quantités de boue. Des riverains ont l’idée d’en prélever un échantillon et de les faire analyser par la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad). Stupeur, on y découvre des trucs bien craignos du type américium et plutonium, qui n’auraient jamais dû se trouver là, puisque l’usine était censée traiter uniquement de l’uranium naturel. De fait, Areva admet avoir traité en douce, pendant une vingtaine d’années, 17 500 tonnes d’uranium appauvri issu de combustibles retraités. Un genre d’activité secondaire totalement opaque et autrement plus dangereuse. On touche là un des cœurs de l’empire nucléaire : sa capacité industrielle à produire du mensonge.

Avec l’accident de 2004, l’usine apparaît pour la première fois aux yeux du public. Quelques médias nationaux s’emparent du sujet. La revue XXI publie une longue enquête critique sous la plume de la journaliste Viviane Thivent. Mais tout cela finit par retomber et l’usine retrouve son rythme de croisière. Il faut attendre 2017 et le projet Traitement des nitrates, sorte de mégafour censé traiter les déchets accumulés, pour que le peuple narbonnais descende et gueule dans la rue. Il faut dire que ce projet prévoit la construction d’une énorme cheminée et l’envol des fumées de calcination directement sur Narbonne. D’où l’émoi bien compréhensible de la population. »

L’un de tes personnages décrit les Narbonnais comme des « cobayes » de l’industrie nucléaire. Tu partages cette vision des choses ?

« C’est marrant que tu cites ce qualificatif de “ cobayes ” car je l’ai utilisé en mars 2018 pour un article de CQFD sur les mobilisations contre le projet TDN1 ! Dans le bouquin, je rencontre entre autres Michel Leclerc, ancien sous-traitant de l’usine, récompensé de son dur labeur par une leucémie. Michel est une force de la nature et il a bataillé pendant des années contre Areva, pour que lui soient alloués des dédommagements honorables. Sachant que rien ne peut réparer une vie bousillée. Les victimes de l’usine, s’il y a quelques situations documentées, sont un vrai angle mort. Aucune enquête sanitaire sérieuse n’a été diligentée alors que Narbonne enregistre une incidence des cancers du poumon supérieure à toutes les villes d’Occitanie. »

Tu as visité les installations de Malvési. Qu’en as-tu retiré ? La propagande est efficace ?

« Oui elle l’est. Aujourd’hui et plus que jamais, l’industrie nucléaire joue la carte de sa normalisation et de son importance stratégique dans le fameux mix énergétique. Certains “ écolos ” voient même l’atome comme une solution d’avenir pour décarboner l’économie. Un type comme Jean-Marc Jancovici participe à cette sombre banalisation.

La visite de Malvési n’était pas prévue au programme, l’idée étant plutôt que je tourne autour en la maudissant. Puis l’occas’ s’est présentée et je n’en dirai pas plus pour ne pas dévoiler cet épisode croustillant si ce n’est qu’Orano2, l’industriel qui exploite le site, sait la jouer fine : il se présente avant tout comme complexe chimique traitant de l’uranium naturel. Une vaste blague car des panneaux indiquant “ site nucléaire ” étaient toujours présents au moment de mon enquête en 2022. Et les volumes d’uranium traités sont tels que, naturel ou non, n’importe quel compteur Geiger3 flambe quand on passe le long du site. »

Pourquoi si peu de mobilisations contre les retombées toxiques d’une usine située à trois bornes de Narbonne ? Est-ce lié à l’efficacité de la communication d’Orano ? À une sorte de zone grise où l’on ne sait plus ce qui est chimique ou nucléaire ?

« C’est un peu tout ça. Plus le fait qu’à Narbonne comme ailleurs, la pieuvre atomique sait être généreuse avec les collectivités territoriales abritant ses infrastructures. Sans oublier la sacro-sainte question des emplois. Dans une région économiquement tendue comme l’Aude, on fait d’autant plus gaffe à l’outil industriel qu’il est fort rare. Autre élément à prendre en compte : l’acculturation au risque industriel. Les citoyens ont peur ? Pas de souci, on va leur apprendre à cohabiter avec cette industrie de la mort et à adopter les bons gestes. Comme reconnaître les sirènes d’alerte. »

La lutte antinucléaire a longtemps été l’une des composantes majeures des mobilisations écologiques. Elle semble devenue de plus en plus marginale, surtout chez les jeunes générations…

« Effectivement, après les temps forts des années 1970 et 1980, la lutte antinucléaire est totalement passée de mode. Les centrales sont là, les gens vivent avec et, aucune n’ayant pété depuis le lancement du plan Messmer en 1974, l’idée s’est répandue que nous avions là une énergie pas pire que les autres. Tchernobyl et Fukushima ont eu beau provoquer de douloureux rappels à l’ordre, ça n’a pas suffi à réveiller et armer les esprits. À cette tragique indifférence se rajoute le besoin d’électricité pour nourrir la fringale des centres de données et des bagnoles électriques. Pour sortir de cette nasse intellectuelle, il n’y a pas 36 chemins : il faut un décrochage radical avec le dogme énergivore de la société industrielle. Sinon, si ce n’est pas une centrale qui nous pétera à la gueule, ce sera le mur écologique. Et là, aucune sirène d’alerte ne nous sauvera. »

Émilien Bernard

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 « Déchets nucléaires près de Narbonne : les cobayes de Malvési », CQFD n° 163 (mars 2018).

2 Entreprise détenue par l’État et chargée de la gestion de Malvési, qui a remplacé Areva en 2018.

3 Appareil qui sert à mesurer la radioactivité.

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Cet article a été publié dans

CQFD n°252 (mai 2026)

En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.

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