De l’Irak à Calais

Louis Witter : « S’immerger sur un territoire décale ta vision des choses »

Entretien avec le photographe et journaliste indépendant Louis Witter, qui a fait le choix de s’installer à Calais pour documenter en profondeur la situation sur place.
Photographie de Louis Witter

Médiatiquement parlant, Calais est un territoire étrange, qui fonctionne sur courant alternatif. Sous le feu des projecteurs dès lors que de grandes opérations y sont menées (expulsion de la « jungle » en octobre 2016), qu’un ministre s’y pointe pour un barouf sécuritaire (Gérald Darmanin en octobre 2021) ou qu’un drame particulièrement grave s’y produit (naufrage meurtrier du 24 novembre 2021), la ville retourne vite à l’anonymat alors même que la situation y reste gravissime. Harcèlement policier et déni d’humanité des personnes exilées sont en effet la règle dans une indifférence quasi générale1. Et c’est bien pour cela que le travail du photographe et journaliste Louis Witter2 est particulièrement précieux.

Tout jeune (il est né en 1995), Louis a pourtant couvert de nombreux pays (Irak, Colombie, Ukraine, Maroc…), avant de s’installer à Calais pour rendre compte au quotidien de ce qui se passe dans la ville et sa région, notamment dans le magazine @|LIENae8c734|W0FTSC0+aHR0cHM6Ly93d3cuYXNoLnRtLmZyL10=|@3. un choix tout sauf anodin, qui révèle une approche du journalisme en décalage avec le cirque médiatique. On en a discuté avec lui.

Pourquoi t’es-tu installé à Calais alors que jusque-là tu étais plutôt porté sur l’international ?

« Cela faisait plusieurs années que je m’y rendais régulièrement pour documenter la situation et le harcèlement policier subi par les personnes exilées, mais sans jamais m’y poser. Or, après avoir été correspondant au Maroc de 2018 à 2020, la crise du Covid m’a forcé à rentrer en France, dans une situation financière très précaire. Et c’est en discutant avec la direction d’un magazine pour lequel je pigeais à l’occasion, ASH, qu’on est arrivés à cette idée que je m’installe à Calais sur le long terme, en bossant pour cet hebdomadaire, avec une grande liberté éditoriale, ce que je fais au quotidien depuis août dernier.

Ce choix d’une immersion sur place a décalé ma vision de la situation. Jusqu’ici, je pensais que Calais était uniformément d’extrême droite. En m’y rendant de temps en temps, plongé dans les histoires d’agents de l’État lacérant des tentes et expulsant des gens sous une pluie battante, je voyais tout à cette aune. Or, il y a une grande solidarité chez la majorité des habitants, qu’ils soient aisés ou en galère. Bien sûr, beaucoup sont épuisés par le fait que leur ville soit un des centres de la misère humaine depuis pas loin de trente ans. Mais si une minorité de fachos fait bruyamment entendre sa voix, il y a surtout une majorité silencieuse, qui n’est pas du tout dans un discours de rejet.

Il y en a eu un bon exemple récemment, avec l’ouverture d’un squat visant à loger les personnes exilées, dans le quartier populaire de Fort Nieulay. Si la mairie a essayé comme à son habitude de monter les pauvres contre les encore plus pauvres, cette ouverture a suscité beaucoup de solidarité, avec des habitants qui comprenaient cette thématique du droit à avoir un toit. Si tu ajoutes à ça le fait que le quartier a été occupé par la police pendant trois jours, le désaccord avec la mairie a été clairement exprimé, surtout après l’expulsion extrêmement violente du squat le 11 février au matin. »

Lors de cette expulsion, il y a notamment eu intervention d’un hélicoptère et du Raid. Comme si Calais n’en finissait plus d’être un laboratoire du sécuritaire disproportionné…

« Oui, Calais est une ville où les flics sont partout. Et ces opérations spectaculaires fonctionnent comme une immense pièce de théâtre. C’est à la fois désespérant et intéressant à observer pour un journaliste, même si les ficelles sont grossières. Le jour de l’expulsion, la sous-préfète était là en représentation, ce qui m’a rappelé la venue de Darmanin en octobre dernier : il y avait tous les élus en rang d’oignon sur la plage, et exposés devant eux sur le sable des gilets de sauvetage, des rames, un Zodiac…

« Ces opérations spectaculaires fonctionnent comme une immense pièce de théâtre.  »

Allié à l’omniprésence policière, cette dimension théâtrale rend la zone spéciale à couvrir, journalistiquement parlant. D’ailleurs, les autorités refusent de me parler quand je les contacte, parce que je suis catalogué comme journaliste militant. Pour un récent article, je voulais absolument avoir ce “contradictoire”, mais j’ai eu beau enchaîner les mails et coups de fils à la préfecture, ça a été le silence radio. C’est frustrant, parce que j’ai envie de rencontrer des flics, de longuement parler à la préfète ou à la sous-préfète, pour comprendre le but de la politique menée ici, qui va au-delà de l’actualité d’une ville. Pourquoi il y a 2 000 flics sur place ? Pourquoi la persistance de ces expulsions tous les deux jours ? »

Photo Louis Witter

Ce n’est pas parfois un peu désespérant ?

« Il y a bien un côté David contre Goliath, avec David qui ne gagnera pas. Au fond, ça le sera toujours. C’est la base de ce taf si tu le pratiques avec intégrité. Mais j’ai parfois l’impression d’ouvrir quelques brèches dans le discours ambiant, notamment sur les réseaux sociaux où une photo ou un texte peuvent prendre de l’ampleur. Mes photos d’agents de l’État cagoulés lacérant des tentes lors d’une expulsion ont par exemple été beaucoup relayées. Quand Macron a sorti un tweet suite au naufrage à Calais [du 24 novembre dernier] évoquant “l’émotion de la Nation à l’égard de ces femmes et ces hommes qui ont perdu la vie en mer”, j’ai été impressionné de voir que beaucoup de gens y répondaient en postant ces photos de tentes lacérées. »

Début 2021, tu as mené un combat judiciaire avec le journaliste Simon Hamy parce que la police vous tenait à l’écart de ses opérations de démantèlement…

« C’est effectivement une dimension du travail à Calais : on nous empêche souvent de faire notre boulot lors des expulsions de campements. Et je constate depuis 2015-2016 et l’expulsion de la “jungle” une accentuation des pouvoirs policiers en la matière – doublée d’une validation judiciaire. L’argument utilisé par les policiers pour nous éloigner du périmètre est celui de notre sécurité, parce que les migrants pourraient disposer d’armes et en faire usage – raisonnement qui part d’un présupposé xénophobe. Or, on estimait avec Simon qu’il était important en matière d’information que l’on puisse accéder à ces moments, savoir si ces expulsions se déroulaient manu militari, s’il y avait des abus… Ne pas pouvoir accéder à ce genre d’opérations, ça ne devrait pas arriver dans un pays censé garantir la liberté d’information. Mais le tribunal administratif a retoqué notre démarche en estimant qu’il n’y avait pas urgence d’agir parce que les expulsions étaient terminées4. une décision ensuite confirmée par le Conseil d’État début février 2021, qui a argué que les mesures d’éloignement des journalistes pour raisons sécuritaires n’étaient pas démesurées... »

Face à cette situation, comment vois-tu le travail des autres journalistes ?

« Il y a des approches très différentes. Dans la presse locale, il y a des gens qui font du journalisme de préfecture, mais aussi d’autres qui tentent de faire vraiment leur taf d’information, malgré des rédactions parfois réticentes à traiter un sujet peu vendeur. Quant aux médias nationaux, ils ne sont là qu’épisodiquement, et n’ont généralement pas vraiment le temps de faire du bon boulot. Récemment, une équipe télé était enthousiaste en me disant disposer de deux jours pour faire un sujet. Mais deux jours, c’est rien ! Surtout que c’était la première fois qu’ils venaient à Calais. Et souvent cela induit des comportements problématiques, avec des journalistes qui débarquent à 7 heures du mat’ sur un campement alors que les gens se lèvent tout juste, qui filment sans demander l’autorisation, comme si c’était un zoo. Si tu arrives avec un appareil photo ou une caméra sur un campement sans connaître personne et sans y mettre les formes, forcément les gens filmés mettent leur capuche, se retournent. Ce qui donne des images faussées des personnes exilées, qui ont l’air d’avoir quelque chose à se reprocher. Et la mamie devant son 20 heures va frissonner à la vue de ces silhouettes capuchonnées... »

L’un de tes derniers articles pour ASH évoque le poids psychologique que subissent les bénévoles d’associations venant en aide aux personnes exilées 5. Pour toi aussi, il y a un effet d’accumulation difficile à supporter ?

« Ce n’est pas comparable. Eux sont soumis à une urgence quotidienne, avec cette injonction à ne pas baisser les bras parce qu’il s’agit de venir en aide à des personnes démunies de tout. Moi je suis là pour raconter tout ce merdier. Mais c’est vrai que parfois, j’ai l’impression que ça tire sur la corde, que c’est très pesant. Ici, on a le nez H 24 dans cette situation, sans répit. Même dans les bars, on ne parle que de ça.

« Ici, on a le nez H 24 dans cette situation, sans répit. »

J’ai pourtant couvert des moments d’histoire conflictuels beaucoup plus rudes, au Maroc, en Ukraine, en Irak. Mais dans ces cas-là, la violence est claire et nette. Tu sais quand elle vient, quand ça tombe, alors qu’à Calais c’est une violence sournoise. Si parfois elle s’exprime clairement, le reste du temps c’est très diffus. Tu vas passer sur un campement et, deux jours après, les autorités auront mis des roches pour en empêcher l’accès. Tu vas assister encore et encore à des scènes d’expulsion où des gens se font dépouiller de leurs rares affaires. Et partout il y a des flics, des barbelés, des caméras. C’est un quotidien très violent, basé sur une forme de routine qu’on finit par accepter malgré nous. »

Face à une telle violence, est-ce que tu revendiques malgré tout une forme de neutralité dans ton travail ?

« Non. Pour caricaturer, je dirais que je suis aussi neutre que CNews peut l’être. Pour moi, la neutralité n’existe pas et n’est pas désirable. Reste cette certitude : le principal ce sont les faits. Il importe plus que tout de ne pas les déformer. Mais c’est évident que tu vas toujours te pencher sur les sujets qui te touchent. Ou qui te font plaisir. Parce qu’il n’y a pas que des sujets “badants”. L’un des reportages que j’ai préféré faire, c’était en Irlande où je suis allé documenter l’un des plus grands festivals de célibataires au monde. C’était passionnant : qu’est-ce qui animait ces milliers de personnes se rassemblant pour trouver l’amour ? »

Désormais il semble que tu sois moins obnubilé par cette idée d’aller chercher l’actu de l’autre côté du monde...

« Avec le temps, si j’ai toujours en tête de repartir chercher des sujets ailleurs, je m’interroge de plus en plus sur cette volonté que j’avais de faire de l’international à bloc. Est-ce que ça a du sens de se barrer à 10 000 km alors que sur place tu as généralement des gens compétents pour faire ce travail ? J’ai passé deux ans au Maroc et c’était super dur : je ne parlais pas la langue et il y avait des endroits où je ne pouvais pas aller, car je n’avais pas les codes. Et il y avait des journalistes marocains beaucoup plus pertinents que Louis le babtou débarqué de Paris.

Je ne suis pas tranché là-dessus parce que, d’un autre côté, il est toujours important d’avoir un œil extérieur sur une situation donnée. Par exemple, la presse française est souvent catastrophique quand elle se penche sur ce qui se passe en France, alors que la presse américaine est plus pertinente. Elle tire d’ailleurs la sonnette d’alarme depuis un moment, notamment sur la question de l’islamophobie. Et quand c’est le New York Times qui dresse ce constat, tu te dis que quelque chose cloche… »

Propos recueillis par Émilien Bernard

1 Voir notamment « Calais, tunnel sous l’humain », CQFD n° 203 (novembre 2021).

2 Qui participe à l’occasion à CQFD.

3 Actualités sociales hebdomadaires, magazine qui s’adresse avant tout aux travailleurs sociaux.

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CQFD n°207 (mars 2022)

Dans ce numéro de mars aux belles couleurs roses et rouges, un dossier sur « les saigneurs de l’info », mais aussi : une terrible enquête sur les traces d’un bébé mort aux frontières près de Calais, un voyage au Caire en quête de révolution, un stade brestois vidé de sa substance populaire, un retour sur les ronds-points jaunes, une gare en péril, des cavales, des communards pas si soiffards...

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