Ok chorale

Les lendemains ne chanteront pas tout seuls

Si le monde de la chorale militante a une bible, c’est bien Tue-tête – Petit kilo de chansons belles & rebelles. Un recueil de centaines de chansons, allant de « 1er mai » à « Zog nit keyn’mol » (« Chanson du ghetto de Varsovie »), méticuleusement classées, commentées, étiquetées, et traduites le cas échéant. Diffusé hors commerce1, c’est le fruit de plus de quinze ans de boulot effectué par un collecteur passionné, qui préfère rester anonyme mais a accepté de raconter l’histoire de ce recueil. Verbatim.

« Je commence à collecter des chansons de lutte peu après les manifestations contre le CPE, en 2006. Le déclic ? Une soirée avec des copains plus ou moins proches autour d’une bonbonne de cinq litres de vin du Tarn. Au fil des verres, on finit par se mettre à chanter, divisés en deux bandes. D’un côté, il y a mes potes et moi, qui entonnons des morceaux de punk rock ou de Bobby Lapointe, et de l’autre, des amoureux de chants trad’. On se fait clairement laminer, d’autant qu’on a trop bu et qu’on connaît très mal les paroles.

« Recueillir les paroles d’un morceau s’apparente à une quête sociale et géographique »

Avec ces potes, camarades de concert avec qui je traîne le pavé à Lille, on réagit en se disant qu’on va apprendre des morceaux en entier. Chacun dans notre coin, on glane et on griffonne dans des carnets, avant de se les faire tourner. Si les autres s’arrêtent à cette étape, moi je continue. Au début pour me marrer, puis ça devient sérieux.

2006, c’est la préhistoire : pas de YouTube pour m’aider. Recueillir les paroles d’un morceau s’apparente à une quête sociale et géographique. Dès que je me rends dans une fête ou une lutte locale, j’enregistre des versions de chansons que je ne connais pas tout en notant frénétiquement les informations. Au final, ce sont des années de balades à travers la France et l’Europe, souvent en stop. Ça débouche sur un premier livre imprimé en 2011 grâce à une souscription. Il est très artisanal sur la forme2 et moins exhaustif. Son nom ? Karaoké chorale.

J’emporte ce premier recueil partout pour que les gens s’en emparent. Il ne dort pas dans un disque dur d’ordi, il se balade. S’il y a une soirée, je le pose dans un coin et les gens le feuillettent, en discutent, le corrigent. Il a un pouvoir d’attraction, comme du papier tue-mouches, et finit par dépasser les 1 000 pages. »

On a les meilleures chansons

« Rétrospectivement, je me rends compte à quel point la chorale militante et son univers ont été indissociables de mon engagement politique. Alors que j’ai fait mes premières armes militantes dans des collectifs de défense des sans-papiers à Lille, vingt ans plus tard, je m’en souviens d’abord par le biais des morceaux qu’on y chantait. Exactement ce que tu me racontes au sujet de la lutte contre le réaménagement de la place Jean Jaurès à Marseille, la façon dont “Touchez pas à la Plaine” de Manu Théron continue à résonner à tes oreilles.

Plus tard, je m’installe à Toulouse et je rejoins un collectif au répertoire très éclectique : “À Las Barricadas”, “L’Hymne des femmes”, des mondines italiennes3, etc. Les entonner en manif permet d’être dans un autre registre que le tractage ou la sono de la CGT. Et puis c’est très ouvert : pas de problème si tu chantes faux. Et c’est une manière de faire un lien qui dépasse les luttes, qui passe aussi par les repas et les fêtes.

Tu soulignes qu’il y a dans le recueil beaucoup de chansons liées à la guerre d’Espagne. Logique : c’est un répertoire ancré localement. Toulouse a été la base arrière de l’anti-franquisme. Les petits-enfants de réfugiés y sont nombreux et ça flingue jusque dans les années 1970 contre le régime de Franco4. Personnellement, j’ai été bercé par le morceau “Juillet 1936” de René Binamé5. Ceci dit, j’ai alors une vision un peu scolaire et limitée du conflit, qui s’affine au fil des recherches. C’est une porte d’entrée vers un passé foisonnant.

« L’extrême droite actuelle a un répertoire extrêmement pauvre et se fonde sur des mélodies de type marche militaire »

Quand tu te plonges dans une telle masse de chansons historiques, tu découvres quantité de nuances où se glissent les drames de l’histoire. À Toulouse, il y a encore des anars qui arrachent les affiches du Parti communiste, à cause des purges de la guerre d’Espagne.

Bien sûr, la guerre civile se conclut par une défaite. Mais il y a une évidence : on a peut-être perdu mais on avait les meilleures chansons. Ça s’applique aussi en négatif à l’extrême droite actuelle, dont le répertoire est extrêmement pauvre et se fonde sur des mélodies de type marche militaire. Aucune poésie. Alors que c’est souvent ce qui donne la force aux chansons de lutte.

C’est aussi à Toulouse que je m’aperçois de la disparition progressive des lieux d’expression d’une contre-culture politique. Les squats ferment les uns après les autres tandis que la culture punk s’étiole. Et les chorales plus ou moins militantes remplissent en partie un vide, attirent non seulement des “vieux cons” mais aussi des jeunes qui, par ce biais, découvrent des pans d’histoire. Ça concerne aussi des coins paumés, où les nouvelles générations peuvent découvrir d’autres influences musicales que ce que les algorithmes déversent en ligne. »

En canon et sans chapelle

« S’il y a des chansons d’Eddy Mitchell ou de Goldman dans le recueil, c’est parce qu’une chanson d’amour peut être politique, transcender l’existant. En fait, ça dépend des circonstances. On n’entonne pas la même chose en manif que dans un appartement ou au coin du feu. Et on ne peut pas se concentrer uniquement sur l’âpreté de la lutte ou les ravages de la répression. C’est parfois plus facile de rencontrer des gens et d’être dans le plaisir de la fête avec “Mourir sur scène” ou “Bambino” de Dalida…

Ce recueil a été conçu de manière à englober diverses facettes des luttes. Y cohabitent des chansons qui font l’apologie du droit de vote et d’autres qui appellent à brûler les urnes. Il y a certes un socle commun, l’anti-autoritarisme, mais ce n’est pas à moi de trancher entre les chapelles.

“La Java des bons enfants” est un bon exemple de la manière dont une chanson peut être interprétée différemment selon l’époque. Elle évoque la bombe posée en 1892 par deux anarchistes contre les bureaux parisiens de la société minière de Carmaux, alors en train de réprimer durement une grève de mineurs. Or, la bombe est découverte et transportée au commissariat de la rue des Bons Enfants, où elle explose6. Si bien que le texte est souvent interprété comme portant sur la haine des flics. Mais les paroles appellent avant tout à défendre une grève de mineurs par l’action directe. Et ce type de chanson suscite forcément le débat. La violence politique est-elle légitime ? Si oui, où placer les bombes ? »

La lutte à chœur

« Beaucoup de gens ont participé plus ou moins directement à ce recueil, imprimé en 2022. Il a été rendu possible grâce au réseau des chorales, qui fonctionne globalement sur le mode autogestionnaire. Il y a beaucoup de tontines7] et de mises au pot. Et les rencontres entre chorales de toute la France, voire d’Europe, sont aussi centrales dans cet univers. Il y a toujours des nouveaux morceaux à se partager.

Depuis que le livre est paru, je n’ai pas arrêté de collecter. Parce que cette quête te dévore. Parfois je m’interroge : est-ce qu’à trop me focaliser là-dessus je n’ai pas un peu perdu le contact avec le militantisme classique ? Mais je crois qu’il est important de construire une passerelle entre monde militant et festif. Exactement ce que dit cette citation attribuée à Emma Goldman : “Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution.” Je remplacerais juste “danser” par “chanter”… »

Propos recueillis par Émilien Bernard

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 . On peut néanmoins le trouver dans quelques librairies bien achalandées. Ou bien le commander en envoyant un mail à nico.adresse@gmail.com.

2 . Ce qui n’est pas du tout le cas du très beau Tue-Tête, à la maquette peaufinée.

3 . Chants des ouvrières employées dans les rizières autour de la vallée du Pô, notamment au début du XXe siècle.

4 . Référence à la lutte des GARI, Groupes d’action révolutionnaires internationalistes, ayant fomenté des attentats à l’explosif contre les intérêts franquistes en France.

5 . Notamment le refrain : « Donne-moi ta main camarade / Prête ton cœur compagnon / Nous referons les barricades / Comme hier la confédération. »

6 . Extrait : « Dans la rue des Bons Enfants, / On vend tout au plus offrant. / Y’avait un commissariat, / Et maintenant il n’est plus là. / Une explosion fantastique / N’en a pas laissé une brique. / On crut qu’c’était Fantômas, / Mais c’était la lutte des classes. »

7 . Caisses collectives d’épargne.

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CQFD n°254 (juillet-août 2026)

Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !

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Paru dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Dans la rubrique Culture

Par Émilien Bernard
Mis en ligne le 01.08.2026