Lutter en temps de guerre
« Les Kurdes ne serviront pas de chair à canon »
Internet vient d’être partiellement rétabli en Iran. Cela permet de constater petit à petit l’ampleur des dégâts. Depuis l’intérieur de l’Iran, ce sont les régions périphériques, où vivent les populations discriminées, qui sont davantage sous pression. Bien que la République islamique revendique représenter une nation et une religion – le chiisme –, le pays est une mosaïque de minorités ethniques et religieuses. Parmi celles-ci, une longue tradition de contestation et d’organisation politique se perpétue chez les Kurdes, lesquel·les ont massivement participé à la révolution de 1979 contre la monarchie et se sont fermement opposé·es à la nouvelle constitution. En réponse, la nouvelle République islamique les a maté·es dans le sang. S’en est suivit une guerre dans les années 1980 entre le régime et les Peshmergas, le nom donné aux combattant·es kurdes signifiant « celleux qui font face à la mort ». Aujourd’hui, la région reste soumise à l’armée, aux arrestations arbitraires et à des politiques de sous-développement programmé. Kawsar Fattahi est membre du Komala – un parti fondé en 1969 à Téhéran par des étudiant·es kurdes d’extrême gauche, axé sur la lutte sociale – et de plusieurs organisations féministes. Elle a milité clandestinement en Iran avant d’être contrainte de fuir en 2013. Elle explique les répercussions des soulèvements de janvier et de la guerre déclarée le 28 février sur la lutte des Kurdes d’Iran qui continue de vivre malgré tout.
À quoi ressemble la vie quotidienne au Kurdistan iranien ?
« Les gens souffrent : la région est militarisée, l’économie est en crise et certains produits alimentaires et de première nécessité sont introuvables.
« Les autorités craignent davantage un soulèvement interne que les bombes »
Les gens n’ont aucune idée de ce que l’avenir leur réserve, surtout au Kurdistan, car ils savent que si le régime survit à ce conflit, ce sont eux qui en paieront le prix. Ma mère, âgée de 67 ans, a été arrêtée il y a quelques jours par les gardiens de la révolution, et nous n’avons aucune idée de l’endroit où elle est détenue. Cela fait partie du quotidien là-bas : les forces de sécurité peuvent faire des descentes dans les maisons à tout moment. Il existe un fossé énorme entre le régime et la population. Les autorités craignent davantage un soulèvement interne que les bombes. C’est pourquoi, quand le premier cessez-le-feu a été déclaré le 8 avril et que des négociations ont commencé, le régime a dû démontrer qu’il avait toujours le pouvoir de réprimer : chaque jour, de nouvelles exécutions ont lieu en Iran, trois ou quatre jeunes chaque matin. À Bukan, par exemple, un jeune homme aurait été condamné à mort après avoir été accusé d’aider Israël, simplement parce qu’il avait Google Maps sur son téléphone. »
Pourquoi les Kurdes constituent une cible spécifique pour les belligérants ?
« Même avant la guerre, les forces iraniennes bombardaient régulièrement les camps de l’opposition kurde iranienne basés au Kurdistan irakien, et nous avons toujours subi cette menace.
« La première chose que le régime pense devoir faire, c’est de torpiller l’opposition kurde »
Mais après le début de la guerre, comme le régime considère que les partis kurdes sont la seule force d’opposition armée et organisée, elles ont intensifié la pression et rapidement pris position à la frontière avec le Kurdistan Irakien. La première chose que le régime pense devoir faire, c’est torpiller l’opposition kurde. Lorsque la guerre a éclaté, la population pensait que cela pourrait, non pas renverser le régime, mais l’affaiblir pour trouver le moyen de s’en débarrasser. Mais nous n’allons pas servir de chair à canon pour les intérêts d’un autre pays. Lorsque les négociations ont commencé, les Iranien·nes ont été très déçu·es et effrayé·es, car le régime s’est mis à arrêter et exécuter encore plus. »
Qu’en est-il de l’affirmation du 6 avril de Trump selon laquelle les partis kurdes auraient reçu des armes ?
« Tous les partis kurdes l’ont démenti. Cela a également été une surprise pour nous. Nous l’avons découvert à la télévision. Cela tend à renforcer l’hostilité des Perses et d’autres groupes envers les Kurdes au sein de la société iranienne. Pendant des décennies, la propagande de la République islamique présentait le peuple kurde comme brutal et meurtrier. Mais après la révolution de Jina [ ou révolution Femme, Vie, Liberté – ndlr ]1, une forme d’unité et de confiance s’est installée entre les nations. De nombreux·ses Iranien·nes ont commencé à avoir une image plus positive et plus réaliste du mouvement kurde, son caractère progressiste. Mais aujourd’hui, après les déclarations de Trump, je crains que cela n’affecte cette perception à Téhéran et dans d’autres villes, que les Kurdes soient soupçonné·es d’avoir volé des armes destinées à tous les Iraniens. Une fois de plus, nous sommes contraint·es de nous justifier. »
Comment s’est déroulé le soulèvement de janvier ?
« Tout a commencé parce que le taux de change du dollar était devenu très élevé – ce qui affectait tous les aspects de la vie. Très vite, cela s’est transformé en un soulèvement contre le régime, car les gens savent que celui-ci est responsable de cette situation. Les groupes d’opposition kurdes ont d’abord incité à faire grève plutôt qu’à manifester dans la rue, car ils anticipaient une répression violente. Cependant, des manifestations ont éclaté dans des villes kurdes comme Ilam et Kermanshah, où la première répression meurtrière a eu lieu. Les forces de sécurité ont tiré sur la population, y compris sur des enfants. Les blessé·es ont été transporté·es à l’hôpital, puis les autorités s’en sont prises aux hôpitaux eux-mêmes. Certain·es bléssé·es ont été achevé·es d’une balle dans le crâne. Beaucoup de gens ont tout simplement disparu. Auparavant, lorsque le régime tuait des manifestant·es, il cachait les corps et dissimulait l’ampleur des massacres. Mais en janvier, il a ouvertement exposé des rangées de cadavres dans les rues pour terroriser la population. Les gens étaient sous le choc. Les familles des victimes se sont regroupées et organisées. Lors des cérémonies, elles ont dit publiquement qu’elles ne resteraient pas silencieuses et ont invité les citoyen·es à manifester leur respect en assistant aux funérailles malgré les intimidations. Après cela, dans chaque rue, on pouvait voir de petits drapeaux en hommage aux morts. Les villes ressemblaient à une mer noire recouverte du nom des victimes. Avant, beaucoup de gens pensaient que l’action civile pacifique était le meilleur moyen d’instaurer la démocratie. Mais après janvier, certain·es ont commencé à dire que les armes étaient nécessaires pour se débarrasser de ce régime, car celui-ci n’agit qu’à coups de balles, rien d’autre. »
Comment envisages-tu l’avenir ?
« Les problèmes qui ont déclenché les soulèvements sont toujours là et se sont même aggravés. Je pense donc que les gens vont à nouveau descendre dans la rue, parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Pensez aux familles des milliers de personnes qui ont été réprimées. Comment peuvent-elles rester silencieuses ? Elles n’ont plus rien à perdre. »
Quel est l’héritage de la révolution Femme, Vie, Liberté ?
« La révolution Femme, Vie, Liberté est devenue une base pour l’avenir, car elle a été profondément progressiste. Les slogans disaient le respect envers le peuple kurde, le peuple baloutche et les autres minorités. Les gens ont remarqué qu’au Kurdistan, les femmes avaient lancé un mouvement et que les hommes se tenaient à leurs côtés.
Être une femme Peshmerga n’était plus considéré comme honteux ; c’est devenu un honneur au Kurdistan.
C’était une nouveauté pour le reste de l’Iran, mais pas dans l’histoire du mouvement kurde. Lorsque Komala a commencé à intégrer des femmes dans la lutte armée dans les années 1980, cela a marqué un tournant pour le statut de celles-ci. Dès lors, être une femme Peshmerga n’était plus considéré comme honteux ; c’est devenu un honneur au Kurdistan. Les femmes ont intégré le comité central, en tant que dirigeantes et organisatrices. C’est pourquoi, pendant cette révolution, différents mouvements ont pu se rencontrer : les mouvements de femmes, de travailleurs ou encore d’enseignants. Tous·tes ont déclaré : “ Nous avons une histoire commune. Nous avons un avenir commun. ” Cela représentait l’Iran pour lequel nous nous sommes battu·es pendant des décennies, et l’Iran pour lequel nous souhaitons continuer à nous battre. »
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1 . En septembre 2022, une jeune kurde iranienne, Jina Amini meurt après s’être fait arrêtée par la police des mœurs à Téhéran. Face à ce nouveau féminicide d’État, la population iranienne descend massivement dans la rue. Un slogan, hérité des luttes des femmes kurdes, est repris dans tout le pays : « Femme, Vie, Liberté ».
Cet article a été publié dans
CQFD n°253 (juin 2026)
Depuis une bonne trentaine d’années, le mouvement free-party promet un espace de fête libérée de toute surveillance. Si dernièrement, la répression s’est durcie, la résistance, elle, continue. CQFD y consacre son dossier central : reportage au Teknival 2026, retour sur l’histoire de la teuf libre et analyse des sanctions chez nos amis italiens. Dans les actus, CQFD a failli faire la montée des marches à Cannes mais finalement, la culture bourgeoise du cinoche nous a plutôt inspiré un article à charge. Tandis qu’au Sénégal, les enjeux impérialistes se nichent dans les mesures LGBT-phobes : on vous explique les enjeux page 12.
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Paru dans CQFD n°253 (juin 2026)
Par
Illustré par Benoit Guillaume
Mis en ligne le 20.06.2026
Dans CQFD n°253 (juin 2026)




