Meloni, Macron, le même rave de répression

L’Italie danse toujours

Des deux côtés des Alpes, la culture underground est ciblée par la répression d’État. Avec quatre ans d’avance, les Italiens ont expérimenté ce que les forces conservatrices prévoient chez nous pour le mouvement free party : saisies systématiques du matériel, amendes salées, peines de prison et violences d’État débridées.

« L’histoire de la free party est enracinée dans le conflit  », analyse Ana Situ dans son livre IncognitaK (Agenzia X, 2025). L’autrice y propose un récit sur l’évolution de la teuf en Italie depuis sa découverte du milieu à la fin de la pandémie, en passant par la rupture brutale du « decretto anti-rave  ». En 2022, le gouvernement Meloni fraîchement élu inaugure son mandat dans un élan répressif contre le mouvement free party. Un mois après l’élection législative portant l’extrême droite italienne au pouvoir, un décret-loi1 est proposé pour durcir la répression contre la fête libre. Il sera voté et entériné le 30 décembre 2022. Sans aucun doute, le coup porté par cette loi a eu l’effet d’une massue dans le milieu de la teuf italienne. Mais fort de sa longue expérience de la répression d’État, rompu au jeu du chat et de la souris avec les autorités, il ne semble pas pour autant avoir dit son dernier mot.

Cocktail de fantasmes

Dès les débuts du mouvement free party, la scène italienne est au cœur de l’édification d’une nouvelle culture underground bizarroïde. Les sound systems débarquées d’Angleterre à la suite d’une loi criminalisant la musique techno en 1994 transportent avec eux l’énergie d’une contre-culture florissante. Ils atterrissent majoritairement en France et en Italie, et déclenchent une vague d’adhésion à la free party, littéralement : la fête libre. Ces premières communautés de travellers soudées autour du sound system essaiment. On retrouve propulsées dans ces milieux festifs des questions telles que l’autogestion, le rapport de force avec l’État et les enjeux des luttes anti-répression.

Mais 30 ans plus tard, en Italie, l’étau se resserre. Le décret-loi « anti-rave » « puni d’une peine d’emprisonnement de trois à six ans et d’une amende de 1 000 à 10 000 euros » les organisateurs de free party. À cette répression pénale s’ajoute la confiscation systématique de biens privés : matériel de sonorisation, camions servant à la fois de transport et de lieu de vie, ou encore effets personnels sans lien direct avec la fête, que leurs propriétaires ne peuvent espérer récupérer qu’en s’acquittant de frais de garde.

La loi est bien accueillie malgré une timide contestation de la gauche institutionnelle italienne

Quelques semaines auparavant, une gigantesque teuf avait eu lieu dans un hangar à Modène, au nord de l’Italie, et la culture free party s’était retrouvée au coeur de la tempête. Presse et gouvernement s’étaient emparés de l’affaire pour dresser à gros traits le portrait de fêtes dangereuses pour les participants, pour la tranquillité et l’ordre. Un cocktail de fantasmes bien ficelés pour unir la population italienne autour du projet répressif du gouvernement Meloni. L’opération fonctionne : la loi est bien accueillie malgré une timide contestation de la gauche institutionnelle italienne, craignant que les dispositions de la loi ne débordent sur d’autres domaines que la fête libre.

Trois ans plus tard, de valeureux fêtards italiens remettront le couvert pour un Witchtek 2 à Modène, le 31 octobre 2025, dans une ancienne usine de la marque automobile de luxe Bugatti. Bruyants, fiers et politiques, les teufeurs voyaient dans ce remake le moyen de marquer le coup et de montrer que ce fourmillement d’énergies prêt à tout pour sortir la fête de ses coordonnées marchandes était toujours vivant. Dans le contexte de la contestation grandissante contre l’État colonisateur et génocidaire israélien, cette soirée avait également été montée en solidarité avec le peuple palestinien : la totalité des bénéfices devait être reversée à des collectifs contre le blocus naval israélien autour de Gaza. Mais la fête finit mal : la police encercle, charge et gaze les derniers présents sur le site pendant plus de dix heures dans la confusion la plus totale, le matériel est saisi et neuf personnes sont arrêtées. Plus tôt cette année-là, la répression avait déjà frappé, jusqu’à réussir à arrêter une teuf bien installée en mai 2025 à Trentin, dans les Alpes italiennes, dans un déluge de violences policières.

La fête sous vos fenêtres

« Ils ont voulu écraser un mouvement entier, mais ils n’ont fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Face au fascisme rampant, il faut tout essayer, avec précaution, méthode et un peu de folie évidemment », analyse Ana. Depuis le décret anti-rave, renforcé en février 2026 par un nouveau décret-loi, (le decretto sicurezza), des choses se sont passées. Un choc de politisation au sein du mouvement free party italien, produisant une prise de conscience collective de l’enjeu et des risques pris par les organisateurs. Un réseau national s’est monté, Smash repression, fédérant les différents acteurs de la free party, en Italie et ailleurs : « Une grande bannière sous laquelle rassembler une série de revendications hétérogènes, unies par les charges policières, les décrets et la répression  », selon Incognita3, un témoin anonyme cité dans le livre d’Ana. Dans une assemblée réunie à Naples par le réseau en février 2023, les acteurs de la free party avaient déjà posé les bases d’une riposte collective : formations juridiques avec des avocats sur les aspects légaux de la culture anti-répressive, mais aussi luttes antisexistes en teuf ou réduction des risques (RDR)... Face à l’étau policier et judiciaire, il ne s’agit plus seulement de se défendre, mais de construire « un imaginaire résistant pour repenser les outils et pratiques capables de produire une narration propre au mouvement », poursuit Incognita3. En plus d’une plateforme de discussion, Smash Repression s’est illustré par la réappropriation d’un mode de contestation un peu oublié : la « mani’festive » ou « street parade ». « Si vous nous interdisez de faire la fête, alors nous viendrons la monter sous vos fenêtres », explique un autre teufeur dans IncognitaK. Des mois durant, les grandes villes italiennes ont ainsi vu défiler d’immenses sonos, habituellement reléguées aux marges des villes et campagnes.

On n’arrête pas un peuple qui danse

Comme en Italie, la répression contre les free parties va aussi bon train en France. Face au durcissement des sanctions prévu par les récentes lois RIPOST et PPL1133, des structures comme Tekno AntiRep se sont montées en soutien au mouvement, contre les saisies de matériel et la stigmatisation de la culture free party. La pratique de la mani’festive est aussi revenue. Mais attention, avertit un teufeur dans IncognitaK, car en Italie « la street parade a été mal comprise ». « [Elle] n’a pas réussi à converger avec d’autres luttes, et elle s’est vidée de son contenu politique. De simples promenades autoréférentielles tolérées par les autorités, pendant que les free party restaient rares, petites et fortement réprimées. »

Le public italien s’est également resserré : moins de teufs, moins de monde, moins longtemps, l’esprit plus alerte sur le surgissement possible de l’en-dehors (les keufs). Une teufeuse française témoigne de ce changement : depuis les lois répressives du gouvernement Meloni, les fêtes de l’autre côté des Alpes auxquelles elle a participé ne rassemblaient que quelques centaines de personnes tout au plus. Des événements, plus discrets, permettant encore de passer sous les radars policiers.

« Pour chaque voix réduite au silence et chaque personne incarcérée, il y aura mille autres TAZ prêtes à se soulever, à occuper, à libérer et à créer le conflit »

Les réactions critiques de spécialistes du droit pénal et de constitutionnalistes italiens auront au moins permis d’alléger la charge pénale qu’encourent les simples participants à la fête. Une victoire fragile, mais pas anodine, qui laisse aux teufeurs une voie encore ouverte : celle du recours juridique. Le decretto sicurezza est ainsi aujourd’hui la cible de nouvelles critiques des magistrats. S’il n’y a pas d’évidence sur la marche à suivre pour échapper à cette poussée répressive, Ana nous invite toutefois à l’optimisme : « Créons des alliances internationales, conscientes et combatives. Pour chaque voix réduite au silence et chaque personne incarcérée, il y aura mille autres TAZ [Temporary autonomous zone, ou Zone autonome temporaire en français, ndlr] prêtes à se soulever, à occuper, à libérer et à créer le conflit. Depuis plus de 30 ans, le mouvement a affronté la répression. Nous ne nous sommes jamais laissés dompter par l’Histoire. »

ADN23

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 En Italie le « décret-loi » correspond à un projet de loi en France. Il est proposé par le gouvernement avant d’être voté par le pouvoir législatif.

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Cet article a été publié dans

CQFD n°253 (juin 2026)

Depuis une bonne trentaine d’années, le mouvement free-party promet un espace de fête libérée de toute surveillance. Si dernièrement, la répression s’est durcie, la résistance, elle, continue. CQFD y consacre son dossier central : reportage au Teknival 2026, retour sur l’histoire de la teuf libre et analyse des sanctions chez nos amis italiens. Dans les actus, CQFD a failli faire la montée des marches à Cannes mais finalement, la culture bourgeoise du cinoche nous a plutôt inspiré un article à charge. Tandis qu’au Sénégal, les enjeux impérialistes se nichent dans les mesures LGBT-phobes : on vous explique les enjeux page 12.

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Paru dans CQFD n°253 (juin 2026)
Dans la rubrique Le dossier

Par ADN23
Illustré par Simon Ecary

Mis en ligne le 20.06.2026