Le dossier

Guerre en Ukraine : dissidents de tous les pays, unissez-vous !

Introduction de notre long dossier sur les multiples résistances au conflit en cours et sur ses soubassements historiques.
Illustration de Virginie Paris

Un peu plus d’un mois après le début de la guerre en Ukraine, notre @|LIEN5123274|W8OpZGl0byBkdSBwcsOpY8OpZGVudCBudW3DqXJvLT5odHRwOi8vY3FmZC1qb3VybmFsLm9yZy9MZXMtYW1lcy12aXZhbnRlc10=|@, troussé aux premières heures de l’invasion, nous semble déjà remonter à un lointain passé. Si la sidération demeure, commence à s’installer la routine quotidienne des informations, devant lesquelles on essaie de reconstituer un semblant de sens et de rassembler des références historiques. Dans un brouillard de polémiques et d’interprétations parfois fumeuses, reste la réalité anachronique d’un État souverain envahi par son voisin qui, pour des raisons idéologiques et stratégiques aussi alambiquées que poussiéreuses, lui refuse le droit à l’existence.

Sur les écrans, toute une imagerie militaire et guerrière se réveille : cartes montrant, au jour le jour, la progression de l’invasion ; tanks embourbés dans la boue de la raspoutitsa1 ; photos de Marioupol dévastée par les bombes et de corps entassés dans des tranchées creusées à la hâte… Pour les populations concernées, les questions fusent, poignantes : partir ou rester ? S’engager ou se cacher ?

En écho, chez nous, cette modeste interrogation : comment concilier le background antimilitariste de CQFD et le petit frémissement d’espoir qu’on ressent forcément devant la résistance de l’armée ukrainienne ?

En réalité, ça fait bientôt huit ans que la Russie a envahi l’Ukraine, annexant la Crimée et occupant le Donbass – avec un sanglant bilan de plus de 13 000 morts. Pour cadrer ce dossier, on a donc cherché à remonter un peu en arrière. Avec des lectures, d’abord. Entre autres, celles des ouvrages de la grande écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch, enquêtrice et témoin de la fin de l’URSS et de « l’homme rouge », des horreurs de la guerre d’Afghanistan (1979-1989) ou encore de la catastrophe de Tchernobyl.

Car l’invasion de l’Ukraine, c’est avant tout la revanche d’une Russie impérialiste moribonde, qui n’a jamais admis son recul territorial et la perte de son aura internationale – et dont Vladimir Poutine est le représentant par excellence, comme le montrent aussi bien Svetlana Alexievitch que la chercheuse Galia Ackerman [lire p. V]. Sur ce tyran, beaucoup ont d’ailleurs eu la mémoire courte : les deux atroces guerres de Tchétchénie (1994-1996 et 1999-2000), par lesquelles Poutine a affermi son pouvoir naissant, auraient dû graver en lettres de sang et pour toujours la nature criminelle de ce régime. C’est ce que rappelle la réalisatrice Mylène Sauloy, qui a documenté ces deux guerres au bout de l’enfer. Elle raconte « [l’]horreur et [la] violence systématique », les viols, les massacres et les traumatismes dont souffraient les soldats, ainsi que la destruction de la société tchétchène [p. X].

À l’heure du triomphe de l’info en continu, cet autre rappel : la guerre, c’est pas simple et c’est opaque – on ne sait jamais exactement ce qu’il se passe en temps réel, le mensonge est une arme comme une autre et les versions s’affrontent…

Avec des effets de réel assez troublants : tandis qu’une multitude de pigistes documentaient la situation à la frontière ukrainienne, on lisait avec stupéfaction et révolte le témoignage des deux derniers journalistes internationaux présents à Marioupol2. Depuis leur départ, les nouvelles n’arrivent que par intermittence d’une ville qui crève désormais en silence.

À défaut de reporters sur place, on s’est de notre côté penchés sur un autre terrain, avec l’intention de nous faire l’écho de voix qu’on entend peu. Notamment celles d’anarchistes et de militants anti-autoritaires qui, à la suite du mouvement pro-européen de Maïdan (2013-2014), ont choisi de se constituer en unités d’autodéfense aux côtés de l’armée ukrainienne. Et ce, avec toutes les contradictions et tous les voisinages indésirables que cela suppose ; mais aussi avec la possibilité d’y inventer des modes d’auto-organisation qui leur parlent. De l’autre côté de la frontière, c’est à des féministes russes engagées au sein du mouvement anti-guerre que CQFD s’est intéressé [pp. II & III].

Parce que la société ukrainienne n’est pas monolithique, un autre témoignage nous est parvenu de Lviv : celui d’un camarade qui raconte les combines des réfractaires à l’incorporation forcée dans l’armée – bien loin de l’image (entretenue par le gouvernement ukrainien et ses soutiens occidentaux) de ces Ukrainiens partant se battre fleur au fusil. Lui décrit la face cachée de la guerre : les pénuries, l’inflation et les pillages, salement réprimés. Manière de rappeler que, comme toujours dans l’histoire, la guerre met en évidence la division de la société en classes – des profiteurs éhontés s’y enrichissent tandis que trinquent les masses [p. IV].

Toute guerre exacerbe les différences de points de vue, d’expérience, de sensibilité politique. CQFD donne ici la parole à des militants internationalistes atterrés par le « campisme » : toute à sa dénonciation (bien légitime) de l’Otan et de l’impérialisme sauce Yankee, une partie de la gauche occidentale occulte la voix de peuples en lutte pour leur liberté et leur survie – tant que leur oppresseur n’est pas l’empire US. Alors même que les rebelles syriens, qui en connaissent un morceau sur l’impérialisme russe, expriment leur soutien et encouragent les résistances populaires en Ukraine comme en Russie [p. VIII].

Victoria Lomasko, elle, n’a pas pu rester en Russie. Artiste et journaliste, elle vient de fuir son pays après y avoir longtemps documenté l’expression des voix hostiles à Poutine [pp. VI & VII]. Pour elle, cependant, la messe est dite : le pouvoir russe est en phase d’autodestruction et elle reviendra un jour dans son pays, où seront publiées ses œuvres les plus critiques. On croise les doigts. ■


1 Qui désigne en Russie et en Ukraine la période de l’année où le dégel ou les pluies transforment le sol en un océan de bouillasse impraticable. Depuis le Moyen Âge, la raspoutitsa est le principal obstacle à tout mouvement militaire dans cette région.

2  @|LIEN5123274|W8Kr4oCJMjAgRGF5cyBpbiBNYXJpdXBvbDogVGhlIFRlYW0gdGhhdCBEb2N1bWVudGVkIHRoZSBDaXR54oCZcyBBZ29ueeKAicK7LT5odHRwczovL2FwbmV3cy5jb20vYXJ0aWNsZS9ydXNzaWEtdWtyYWluZS1ldXJvcGUtZWRmNzI0MGE5ZDk5MGU3ZTNlMzJmODJjYTM1MWRlZGVd|@, Associated Press (22/03/2022).

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CQFD n°208 (avril 2022)

Dans ce numéro d’avril peu emballé par les isoloirs, un maousse dossier « Crime et résistances » sur la guerre en Ukraine, mais aussi : le bilan écolo pas jojo de Macron, une plongée dans le « théâtre » de la frontière à Calais, le « retour de Jim Crow » aux États-Unis, une « putain de chronique », un aperçu du désastre d’Azincourt, une dissection du cirque électoral, une évocation des canards perdus au pays des cigognes…

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