Peine perdue
Familles, je vous hais
Pour entrer, je sonne, je montre ma tronche à la caméra et j’attends que la porte se déverrouille. Parfois, il faut patienter un moment mais l’autre bout de l’interphone ne prend pas toujours la peine de m’informer. Alors j’attends. Je poursuis ma lecture en m’adossant au mur d’enceinte, une jambe pliée et l’autre droite, dans cette posture qui m’est confortable. « Enlevez votre pied, vous n’êtes pas chez vous ! » C’est un petit homme étriqué, en civil. Je l’ai déjà croisé ici mais je n’ai aucune idée de la fonction qu’il occupe. « Vous me retirerez également la casquette avant d’entrer. Vous venez voir qui ? - Bonjour. Euh… Je viens voir personne, je suis l’intervenant en médiation artistique… »
Oups, il est contrit le petit monsieur. Le voilà qui change de ton et bafouille une excuse. C’est qu’il a cru que j’attendais pour un parloir et les gens des parloirs - les « familles » comme on les appelle invariablement quelle que soit la nature de leur lien avec les personnes détenues - on est visiblement autorisé à leur parler comme de la merde, à les infantiliser dès le perron.
Avoir un proche en prison, c’est toucher du doigt l’arbitraire et la démesure bureaucratique qui règnent derrière les miradors. Les proches - quand il y en a - effectuent tout un tas de démarches pour les détenus : envoyer de la thune, apporter le linge propre et récupérer le sale, organiser les parloirs, adresser les garanties pour les demandes d’aménagement de peine. Chacune de ces actions est régie par des règles pointilleuses et qui varient d’une détention à l’autre. Il faut faire bonne figure avec les gens qui enferment ton fils, ton ami, garder son calme, au risque de voir son permis de visite suspendu. Pour quelques mois ou pour toujours.
« Ah non Madame, vous ne pouvez pas lui donner toutes ces photos de vos enfants, c’est interdit !
– Mais pourquoi ?
– Parce que c’est interdit Madame, cinq photos maximum, c’est pas moi qui fais les règles. »
Ou encore : « Après l’heure, c’est plus l’heure ! Oui, je sais vous avez fait quatre heures de route mais c’est pas moi qui fais les règles. » Est-ce que c’est écrit quelque part que les familles aussi sont coupables ou est-ce qu’elles ne sont qu’un levier de plus dont on se sert pour punir ? L’an dernier, un détenu qui jouissait d’un haut niveau de surveillance me racontait à quoi ressemblait désormais les parloirs avec sa femme malade, vivant à 450 kilomètres de là : fouille à nu avant d’entrer, entretien de 45 minutes dans un cagibi avec vitre de séparation, fouille à nu en ressortant. Deux fouilles intégrales alors qu’ils ne peuvent même pas se toucher ? Épuisé, il avait fait une demande de transfert pour rapprochement, la Cour européenne des droits de l’homme reconnaissant aux personnes détenues un droit fondamental au maintien de leurs liens familiaux. L’administration a étudié son dossier. Elle a considéré que l’éloignement n’était pas un problème : puisque l’épouse avait réussi à venir à plusieurs reprises, elle pouvait très bien continuer à le faire. Un mois plus tard, j’ai appris qu’on l’avait transféré encore plus loin, à l’autre bout du pays.
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°249 (février 2026)
Cet hiver, les agriculteurs ont été nombreux à se mobiliser pour tenter de faire entendre leurs voix contre la gestion de l’épidémie de dermatose et le traité du Mercosur. On vous a concocté un dossier spécial agriculture : on y évoque l’entente surprenante entre la Confédération paysanne et la Coordination rurale, puis on s’est entretenu avec Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, qui nous donne son ressenti après la suspension du traité de libre-échange avec le Mercosur après 26 ans de contestation. Hors dossier, on vous parle du projet bien polluant et loin d’être démocratique des JO d’hiver 2030, qui se doivent se dérouler dans les Alpes. On prend des nouvelles de la situation au Venezuela après l’enlèvement de Nicolàs Maduro et on discute de Tête dans le mur, le bouquin gonzo d’Emilien Bernard, l’un de nos journalistes qui a remonté la frontière murée entre les US et le Mexique.
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Paru dans CQFD n°249 (février 2026)
Dans la rubrique Chronique carcérale
Par
Illustré par Audrey Esnault
Mis en ligne le 21.02.2026
Dans CQFD n°249 (février 2026)
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