Brigade pirate
« En cuisine, on souffre en silence de nos addictions »
D’où t’es venue l’envie de faire ce podcast ?
« C’est avant tout une déclaration d’amour aux métiers de la restauration (snack, brasserie, bistrot, restaurant...).
« Les médias vendent du rêve mais la cuisine ce n’est pas “Top chef !” »
J’avais envie de raconter nos aventures quotidiennes, autant pour parler de la passion et de la sensualité qu’il y a à faire à manger pour les autres, que pour parler des problèmes graves auxquels on se confronte. Les médias vendent du rêve mais la cuisine ce n’est pas “Top chef !” Durant toutes ces années, j’ai vu trop de choses choquantes et j’ai trop souvent fermé ma gueule, comme cette fois où un supérieur passe derrière une pâtissière et lui met une fessée par surprise, sans que personne ne réagisse. J’y repense encore aujourd’hui. J’ai vu trop d’injustices, de violences et de choses choquantes, que ce soit l’agressivité dans le travail, la consommation de drogue (qui concerne toute la hiérarchie), des gens se faire virer du jour au lendemain, la pénibilité dans le travail sans aucune reconnaissance.... Je voulais faire quelque chose de toutes ces dingueries, donner la parole aux personnes concernées et contribuer à changer les mentalités dans le métier. »
C’est quoi ces mentalités dont tu parles ?
« Nos métiers de la restauration, dans le service ou en cuisine, sont passionnants, mais on s’abîme beaucoup, principalement à cause des conditions de travail scandaleuses : horaires à rallonge, cuisines pas aux normes, notamment l’été quand il fait super chaud, contrats défavorables où la pause repas est déduite de ta paye alors que t’as même pas forcément le temps de la prendre, sous-effectif permanent... Mais il y a aussi la maltraitance managériale, et la teuf (alcool et drogues) que les patrons nous laissent faire – quand ils ne nous y incitent pas directement, “en compensation”, en disant que c’est open bar toute la nuit pour les employés, ou en devenant tout d’un coup sympa, alors qu’ils ont mal parlé toute la journée. Et l’état d’esprit c’est de ne pas se plaindre, de serrer les dents et de souffrir en silence. Personne ou presque ne se plaint car c’est vu comme normal, alors on avance avec nos nerfs. Cela vient en grande partie du milieu hôtelier, qui est très hiérarchique et militaire, et au sein duquel ton apprentissage passe par le fait de fermer ta gueule pour apprendre, et de te construire là-dedans. Alors qu’on devrait se soutenir collectivement, nourrir les solidarités face aux patrons et aux chefs qui abusent, prendre soin de nous et défendre nos droits. »
C’est là qu’on a besoin de culture syndicale ?
« Dans un épisode, j’ai invité des personnes de MEP Marseille2 avec lesquelles je parlais du fait de travailler dur, ce qui n’était pas si grave s’il y avait de la reconnaissance à nos efforts.
« On est très peu à connaître nos droits »
L’une d’elles m’a répondu que la reconnaissance, c’était la carotte pour nous pousser à être productifs mais que ça ne remplit jamais ton frigo. On est très peu à connaître nos droits. Elles ont raconté l’histoire d’une Italienne dont la période d’essai sur son contrat a été écourtée par rapport à ce que dit la loi, de manière à pouvoir mettre fin plus rapidement et facilement à son embauche. Elle est allée en justice avec le collectif et a gagné, c’était une belle victoire.
J’ai moi-même beaucoup appris en faisant ces émissions. Je pense en particulier au droit de retrait, qui nous permet légalement de ne pas travailler dans le cas d’un contexte de travail jugé dangereux. Si on bosse dans une cuisine défectueuse, où les fils électriques touchent le sol humide, ou si tu reçois des décharges électriques à chaque fois que tu utilises un robot – situations classiques. Mais trop souvent encore, utiliser ce droit de retrait va donner l’impression aux collègues qu’on les lâche, alors qu’il faudrait s’allier pour que le patron résolve les problèmes dénoncés. On doit pouvoir s’outiller, apprendre et se défendre pour savoir quand on nous ment – ce qui arrive régulièrement – et ce qui est illégal. »
La consommation de drogues semble être un gros sujet dans le métier...
« Dans nos métiers, la frontière entre fête et travail est vraiment floue, et la gestion des addictions compliquée. Le rythme est souvent frénétique, des montagnes russes émotionnelles, entre moments calmes et intensité, qui nous font passer par tout un panel d’émotions. Et quand le service est terminé, même fatigués, on en veut encore. C’est souvent un travail d’équipe qui rend difficile le fait de quitter le groupe, alors on fait des prolongations.
En tant que meuf, à moins d’être cheffe, c’est parfois compliqué d’être simplement vue comme une coéquipière de taf : tu peux vite être sexualisée
Ça commence en mode festif mais ça peut rapidement devenir une compensation à la dureté de la journée, puis un moyen de tenir le coup, une addiction, et la fête n’est plus drôle. Récemment, dans Le Monde3, ils pointaient la responsabilité des patrons dans la consommation d’alcool et de cocaïne, qui touche toute la hiérarchie. C’est dramatique mais des plus banalisé : en cuisine, on souffre en silence de nos addictions. On a l’habitude d’aller bosser en étant massacrés, c’est notre quotidien, ça nous abîme et des vies sont détruites à force. »
Face à ces difficultés, est-ce qu’il y a des différences entre hommes et femmes ?
« C’est flagrant dans la gestion de ces consommations : un mec qui consomme tout le temps et en souffre ne va pas en parler, même pas à ses potes, car c’est de la faiblesse ; alors qu’entre meufs, on va plus avoir tendance à en parler, même si ça reste une honte et un tabou. Après, en tant que meuf, à moins d’être cheffe, c’est parfois compliqué d’être simplement vue comme une coéquipière de taf : tu peux vite être sexualisée, avec des questions intrusives, alors que t’as juste envie de bosser tranquille. Ce sont des mentalités à changer, les meufs en ont marre mais elles ouvrent de plus en plus leur gueule. Ceci dit, je me suis fait de nombreux frères en cuisine, et d’avoir “connu la guerre” avec eux, ça a rendu nos amitiés fortes. »
C’est quoi les autres sujets que tu abordes ?
« On a fait un épisode sur les meufs dans les restaurants étoilés, qui sont des lieux où les égos peuvent être terribles, et les chefs soi-disant intouchables car ils ont trop de pouvoirs sur leurs équipes et sur leurs établissements. J’aimerais aussi beaucoup faire une émission sur les personnes sans-papiers dans la restauration. J’ai entendu tellement de choses moches, même de patrons a priori sympas.
Après, l’émission ne se résume pas à des coups de gueule. Le projet est au contraire de toucher, faire réfléchir au sein du métier et au-delà. On met énormément d’amour dans une assiette destinée à quelqu’un qu’on ne connaît pas, on donne beaucoup de nous-mêmes malgré les difficultés. Il faut en parler pour changer les mentalités et qu’on puisse continuer à faire ces métiers qu’on aime. Pour la suite, je ne sais pas si j’aurai le temps de continuer à porter le projet seule, alors si des personnes veulent rejoindre la brigade pirate pour amener de l’énergie, parler d’autres sujets, et contribuer à libérer la parole des travailleurs de la restauration, n’hésitez pas à embarquer car la lutte ne fait que commencer4. »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Merci mille fois pour votre soutien !
1 . Le podcast est disponible sur le site de Radio Galère : radiogalere.org/emission/les-cuisiniers-pirates-de-marseille.
2 . Collectif de lutte syndicale de travailleur·ses de l’hôtellerie, de café et de la restauration. Sur Insta : mep_marseille.
3 . « “Je prenais une trace avant le service, cachée dans les toilettes” : comment la cocaïne sature le monde de la restauration », Le Monde (11/07/2026).
4 . Pour contacter la Brigade Pirate : brigadepirate@proton.me.
Cet article a été publié dans
CQFD n°255 (septembre 2026)
Le 30 juillet dernier, 60 000 à 80 000 personnes sont afflué à Ceuta depuis le Maroc, provoquant la terreur des fachos. Dans le dossier du mois, CQFD explore la migration et le durcissement des frontières aux portes de l’Europe. Si les migrants continuent d’être instrumentalisés politiquement, deux réactions s’opposent : la violence de l’extrême droite ou la solidarité. CQFD s’intéresse aussi à la précarité et la répression politique qui poussent la jeunesse marocaine à l’exil, ainsi qu’au déclin de la libre circulation au sein de l’espace Schengen, où les contrôles aux frontières sont devenus la norme.
Hors dossier, CQFD vous emmène découper de la rime au Demi Festival à Sète ainsi qu’en Argentine où la mobilisation a permis d’empêcher l’ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers.
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Paru dans CQFD n°255 (septembre 2026)
Par
Illustré par Karl Grux
Mis en ligne le 19.09.2026
Dans CQFD n°255 (septembre 2026)
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