Chaix and the city

Chaos technique

Dans son recueil de textes uppercut Ok Chaos, Leïla Chaix ausculte, entre prose, poésie et récit perso, des bouts de ce monde essoufflé et en bord de gouffre, qu’elle essaye de rafistoler par le souffle poétique et les rêves de «  maisonnée  ». Scoop : c’est pas facile.
Aux éditions lundimatin

Ça démarre dans un kebab de Morlaix, l’Istanbul Grill, à mater d’un œil déprimoche Yves Calvi et Zemmour sur BFM TV. Ambiance familière : salade, tomate et gnons cathodiques. Si d’autres textes de son recueil Ok chaos1 sont en (belle) prose, Leïla Chaix, « zonarde au RSA », titube en vers dans ce premier round où elle encaisse les coups de l’air du temps. Vite posée, l’ambiance n’est pas des plus réjouissantes : « Quand soudain, d’un coup j’y vois clair, ça m’apparaît/on n’y arrivera jamais/on ne peut plus contenir le monstre/modifications impossibles/Pas de pomme z ni de pomme c […]/on ne prendra sûrement pas l’virage/on est allé.es beaucoup trop loin/c’est le virage qui va nous prendre. »

Paie ton ambiance. Sauf qu’on ne saurait cantonner ce recueil autobiographique à un cri de rage ou de défaite. Une fois posé ce constat, on ne va pas dans le mur, on y vit, Leïla Chaix déroule le récit de ses propres tribulations, portées par la fuite. Un test de grossesse qui crie ses deux barres malvenues, une tentative de faire cocon avec des potesses (« sortes d’Hermiones déchues, hirsutes et déclassées »), un rendez-vous RSA confinant à l’ubuesque (« Arrête ton char Jérôme Conseil, tu es en très mauvais état, comme l’humanité tout entière, arrêtons là ! Admettons : tout ça est une farce, une vaste fumisterie […] ! »), chaque déraillement quotidien est prétexte à auscultation, entre rictus et galopade contre le réel, sans filtre. « L’injonction à la béatitude a le don de me rendre bulldog », écrit celle dont la plume trempée d’acide ne s’interdit pas de rêver, à contretemps.

Ok (chaos), il y a la sale pluie d’infos en continu, les âmes comprimées, les petits technocrates du quotidien, les troupeaux scrollant sur leurs écrans, le Covid confinant, Macron « ce connard », Nice couronnée pire ville du monde pour l’ensemble de son œuvre2… N’empêche, dans les marges, quelque chose s’agite, refuse de courber l’échine. Qu’on l’appelle maisonnée, communauté, communisme ou faire des trucs avec des potes, parfois l’élan collectif perce le béton. Tiens, pourquoi ne pas profiter du confinement pour « faire un Ehpad autogéré, une clinique des cœurs perdus, des paranos, des angoissés, des âmes malades » ? Ça foire ? Tant pis, partons sur le féminisme, mais aussi le faiblinisme ou le flemminisme, y a de l’idée. Et en creux on peut tout basculer : « Quand on sait que le mot “patrimoine” vient de patrie et patriarche, pourquoi zizi dresse-t-il les foules ? Mon patrimoine c’est un chibre, malheureusement. Heureusement j’ai des amies qui travaillent sur le matrimoine. » Ok chapeau.

Par Émilien Bernard

1 Lundimatin, 2023. Ne pas s’arrêter à la couv’ triste comme un jour sans vin.

2 Meilleur résumé : « Nice n’a pas attendu le Covid pour être une ville désagréable, conservatrice, autoritaire et policière, dirigée par des enfoirés. »

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CQFD n°225 (décembre 2023)

Dans ce numéro de décembre, on essaie de faire entendre des voix Palestiennes tout en s’interrogeant sur l’information en temps de guerre. Sinon, on donne des nouvelles des anarchistes ukrainiens, on suit aussi des familles roms installées à Marseille et qui trimballent leurs vies d’expulsion en expulsion, on s’interroge sur l’internet militant, on décortique la loi Immigration du grand méchant fourbe Darmanin et on regarde BFM dans un kebab de Morlaix, munis d’un sac à vomi.

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Paru dans CQFD n°225 (décembre 2023)
Par Émilien Bernard
Mis en ligne le 15.12.2023