Bure
Actualités d’une lutte passée en cours contre un futur sans avenir
Voilà près de cinq ans que CQFD ne s’était intéressé à notre humble territoire de Bure. Il s’y est pourtant déroulé un certain nombre de choses depuis 2021 et le procès des malfaiteur·ices1 : l’inexorable avancée du projet d’enfouissement des déchets nucléaires, la déclaration d’utilité publique qui permet à l’État de s’approprier les derniers terrains pour construire ce centre, les 600 expropriations, les nombreux événements militants, l’évolution des lieux collectifs, les innombrables expérimentations sociales, politiques et d’autonomie… Et alors même qu’un lieu collectif occupé depuis près de 20 ans, véritable symbole de la lutte antinucléaire, est sur le point de se faire expulser, la plupart des médias préfèrent se préoccuper de la réévaluation du budget du projet d’enfouissement : un véritable non-événement qui nous coûte rien que de le mentionner. On laissera donc aux journalistes de bas étage le soin de se demander ce qui constitue une « actualité » et ce qui fait qu’il se passe quelque chose ou non. Car le problème avec l’actualité, c’est que ça ne s’arrête jamais. Ça court à toute allure, et au moment où vous lirez ces lignes la situation aura probablement considérablement évolué. Alors voici quelques éléments de contextualisation du passé lointain, des nouvelles de votre passé proche et des perspectives pour notre futur commun.
Fin des années 1980. L’État français doit faire face aux conséquences du développement de son industrie nucléaire : l’accumulation des déchets radioactifs. Leur rejet dans l’océan n’est plus une technique à la mode et il s’agit de trouver une solution durable, sûre et acceptable, afin de continuer de profiter des merveilleux dons de la fée électricité. Et de fabriquer des bombes. Plusieurs pistes sont envisagées : le très hypothétique processus de transmutation, dont l’objectif serait notamment de réduire la « durée de vie » des déchets, l’entreposage de longue durée et l’enfouissement dans différentes formations géologiques profondes.
Avril 2026. Les nucléocrates ont, depuis une vingtaine d’années, concentré tous leurs efforts près du village de Bure dans le sud de la Meuse, et poussent pour la réalisation du projet Cigéo : gigantesque poubelle nucléaire souterraine et dernière béquille d’une industrie mortifère en quête de respectabilité. L’ancienne gare de Luméville-en-Ornois, achetée en 2007 par des opposant·es car située sur le tracé de la future voie de chemin de fer qui devrait acheminer les déchets radioactifs jusqu’au monstre, est menacée. Expropriée de force par l’État et occupée illégalement depuis octobre 2025, « La Gare » lançait une ultime semaine de résistance et de festivités du 13 au 19 avril, avec une manifestation le dimanche pour la clôturer en beauté.
Car après des années de lutte, d’inestimables souvenirs et rencontres, des dizaines d’événements organisés à La Gare et des milliers de personnes accueillies, ce haut lieu de l’autonomie et du mouvement antinucléaire vit probablement ses derniers instants. Mais ses habitant·es, soutenu·es par des militant·es des quatre coins de la France, d’Allemagne et d’ailleurs, ont décidé de prendre leur destin en main. Il n’est pas question d’attendre sagement la préfecture et ses cohortes armées, dans l’incertitude et la peur d’une intervention qui pourrait survenir à n’importe quel moment. L’heure est à l’initiative et cette semaine pour faire « dérailler l’expulsion » est un véritable pied de nez à la face des nucléocrates et de leurs milices, qui, poussés dans leurs retranchements, n’auront d’autre choix que de réagir.
Ainsi, lorsque vous tiendrez le journal entre vos mains, La Gare aura peut-être disparu, rasée par des bulldozers. À moins qu’elle n’ait résisté à ses assaillants et étendu ses barricades dans tout le sud-Meuse, inaugurant ainsi un vaste territoire autonome, devenu symbole mondial de la résistance anti-industrielle. Qui sait ?
Dans un cas comme dans l’autre, il sera toujours temps de se rendre près de Bure, pour rejoindre ou soutenir la lutte qui n’est encore qu’à ses débuts. Le gouvernement, qui espère signer le décret d’autorisation de création du projet Cigéo avant les élections de 2027, vient de soudainement accélérer son calendrier en avançant au mois de mai l’enquête publique qui devait initialement se tenir à la fin de l’année 2026.
Quoi qu’il advienne de La Gare, l’opposition au nucléaire ne faiblira pas en Meuse et d’autres lieux collectifs, comme La Maison de Résistance à Bure ou l’Augustine à Mandres-en-Barrois, continueront d’incarner la volonté de ses occupant·es de faire advenir un monde meilleur et à accueillir toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans leur amour de la liberté. N’hésitez pas à y faire un tour ou à les soutenir par un don si vous le pouvez !
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 Lire « À Bure, “qui sont les malfaiteurs ? ” » CQFD n°200 (juillet-août).
Cet article a été publié dans
CQFD n°252 (mai 2026)
En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.
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Paru dans CQFD n°252 (mai 2026)
Dans la rubrique Le dossier
Illustré par Colloghan
Mis en ligne le 16.05.2026
Dans CQFD n°252 (mai 2026)




