Dans mon salon

Toucher le fond

Trottiner d’un stand à l’autre, se glisser parmi les exposants, observer et prendre note, s’approprier un salon. Ce mois-ci, plongeon dans les bassins asséchés du Salon piscine et jardin.

La France compte 3,4 millions de piscines privées1, occupant la 2e place du marché mondial de la pistoche derrière les USA. Pourtant, le 17 février à Marseille, les exposants du Salon piscine et jardin affichent un air fébrile. « L’an dernier, on était deux fois plus nombreux », confie Adrien, commercial chez Piscine plage, regrettant que certaines entreprises mettent la clé sous la porte. Dommage. Moi qui pensais Bal des Sirènes en venant ici, j’observe un univers exclusivement masculin où il n’y a, en effet, pas foule. Serait-ce la fin de la pool party2 ?

« Les ventes ont baissé  », avoue un type de chez Diffazur. Alors qu’il évoque l’inflation la larme à l’œil, des cascades déferlent autour de villas luxueuses sur des écrans dans son dos. « En s’attaquant aux piscines, on croit faire la guerre aux riches, alors que certaines coûtent seulement 15 000 euros », s’insurge un représentant de Desjoyaux, excédé par mon emploi du mot « indécence ». « Vous avez un lave-vaisselle ? » m’interroge-t-il. Comme je réponds par la négative, il enchaîne : « Bon ben pour les gens qui en ont un, sachez que leur consommation d’eau à l’année est équivalente. »

C’est que l’été dernier, une polémique a surgi tel un geyser. De Reporterre à BFMTV, partout, on s’est demandé : est-ce que nager dans son jardin, c’est écolo ? La réponse est non. Et miracle, les politiques ont l’air de suivre. Depuis le 1er avril 2019, un décret de loi interdit le remplissage de piscines privées en cas de sécheresse. Et certaines communes du Var ont fait le grand saut (plouf !) : des arrêtés préfectoraux interdisent la construction de nouveaux bassins (aïe !). En conséquence, les piscinistes intègrent à leur discours des arguments choc pour greenwasher leur commerce.

Ainsi, Philippe, patron de l’entreprise LEA composites, m’arrose pendant près de trois quarts d’heure d’un débit de parole si rapide que mon cerveau est comme une turbine prise dans un torrent. « La piscine est le seul équipement étanche de la maison ! Son eau est entièrement recyclée ! Creusée, elle est bien plus économe que hors sol ! Nous ne sommes pas vertueux, soit, mais alors que fait-on des stations de ski ? » Philippe a « conscience du réchauffement climatique » et a surtout réponse à tout. Il enchaîne les propositions : « On devrait taxer l’eau au-delà d’un certain volume utilisé ! Il faudrait remplacer le béton [qui fuit] par des coques polyester [qu’il vend] ! » Comme il se dit « militant pour une transition douce », je demande : « Vous êtes écolo Philippe ? – Plutôt centre droit. » Sans dec ! J’insiste : « Ça serait pas chouette, Philippe, un monde équipé exclusivement de piscines municipales ? – L’homme a des besoins qu’il doit satisfaire. Être les pieds dans l’eau, dans son jardin, entouré de ses enfants et avec un verre de martini à la main pour madame, c’est un plaisir différent de celui de la piscine tournesol. » Ha... Philippe ! Tu vends du rêve, mais c’est la goutte (réac) de trop.

Par Pauline Laplace

1 Selon une étude menée par le cabinet Decryptis pour la Fédération des professionnels de la piscine.

2 Encore mieux que Le Bal des Sirènes de George Sidney (1944), voir et revoir The Party de Blake Edwards (1969), excellent film de fête et de piscine.

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CQFD n°228 (mars 2024)

Dans ce numéro de mars, on expose les mensonges de TotalEnergies et on donne un écho aux colères agricoles. Mais aussi : un récit de lutte contre une méga-usine de production de puces électroniques à Grenoble, une opposition au service national universel qui se structure, des choses vues et entendues au Sénégal après le « sale coup d’état institutionnel » de Macky Sall, des fantômes révolutionnaires et des piscines asséchées.

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