Syrie : La Révolution confisquée ?
« On nous a volé la Révolution ! », s’exclame Majd, acteur de la première heure du Printemps syrien, récemment réfugié dans l’Hexagone. Issus de la révolte populaire de mars 2011, des réseaux de résistance prennent corps dans un continuum entre militants en exil et ceux œuvrant dans les zones libérées. Ils sont ignorés des médias au profit d’analyses géopolitiques sans fin, ont subi la répression féroce et fait face à la militarisation rapide du soulèvement, coincés par le développement des mouvements islamistes et djihadistes soutenus par les puissances occidentales et régionales. Et finalement, ils se voient trahis par une opposition officielle de notables en exil pantouflarde, corrompue et désincarnée. Malgré tout, ces réseaux tentent de garder vivace l’esprit révolutionnaire des débuts. Même lorsqu’ils se retrouvent acculés à organiser la survie dans des zones assiégées, ne pas se rendre est leur dernier espoir de voir un jour la tyrannie chuter.
Du mouvement populaire à la clandestinité
À l’été 2012, un peu plus d’un an après le début du Printemps syrien, le mouvement social qui avait émergé avec les premières manifestations hebdomadaires, après la prière du vendredi, s’est vu contraint à la clandestinité sous la violence de la répression orchestrée par Bachar al-Assad. Des réseaux de résistance civile s’organisent dans l’agglomération damascène et ses villes de banlieue. Salma, qui vivait en famille dans un quartier « loyaliste » du centre-ville, se souvient : « Le basculement a eu lieu à Damas en juillet 2012, quand quatre hauts généraux ont été assassinés. D’importantes défections ont eu lieu dans l’armée, le climat a tourné à l’insurrection. Le régime a alors changé de stratégie. Les manifs du vendredi sont devenues des bains de sang. Je n’y allais plus. Il n’y a plus eu de rassemblements populaires, mais des activités clandestines de soutien logistique et de ravitaillement aux zones qui se libéraient. » Hani, son mari, précise cette entrée en clandestinité, en même temps que se constituaient des milices d’autodéfense dans les quartiers, qui allaient donner naissance à l’Armée syrienne libre : « On n’arrivait plus à circuler à Damas. Je me suis fait arrêter avec une somme d’argent provenant de dons, destinée à être acheminée en zone libre. D’autres activistes, des passeurs, aidaient les soldats à déserter. Des numéros de téléphone spéciaux circulaient, à appeler quand un soldat voulait faire défection. Souvent le passeur lui répondait : “Avec ou sans ton arme ?” Bien sûr c’était plus intéressant avec une arme. »
Oussama, ex-fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, actuellement à Beyrouth, témoigne de ce basculement à Douma, ville « libérée » située au nord-est de la capitale, dans la Ghouta orientale : « En 2012, on a commencé à se sentir vraiment assiégés. J’ai perdu dans cette période des proches tués sur les check points de manière expéditive. Il n’y avait ni arrestation, ni tribunal, ni rien. On avait peur de bouger. La première personne que j’ai perdue c’était mon neveu. Étudiant à l’université, il a été arrêté et torturé pendant 70 jours. Ensuite, j’ai perdu mon cousin, marchand de Douma, tué par les soldats du régime. Après j’ai perdu un ami d’enfance qui habitait dans le même quartier, il a été tué par un sniper. À la fin de l’année 2012, il y avait 24 snipers à Douma qui couvraient toutes les rues. »
Majd a aussi participé au mouvement populaire de Douma, en s’improvisant reporter de terrain, lui, issu une famille analphabète, qui n’avait jamais connu d’activités politiques : « Les discussions politiques, celles qui avaient émergé dans les coordinations de la révolution, ont cessé d’exister. Elles ont été réduites à néant par le niveau de violence. Le territoire a été découpé, délimité par la cartographie des snipers. Les manifestations ont disparu, les activistes ont été pris dans l’urgence humanitaire imposée par la répression. L’esprit militant a changé, nous venions de perdre l’initiative de la révolution. »
Le réseau « Razan Zeitouneh »
Hani, Salma, Majd font partie d’un des plus grands réseaux toujours vivace autour de Damas, le réseau ancré sur le comité local des coordinations et constitué autour de la personnalité de Razan Zeitouneh. Cette jeune avocate damascène a été enlevée, avec son mari Wael Hamada et deux de ses collègues (dont la femme de l’écrivain Yassin al-Haj Saleh), en 2013, à Douma. Tout laisse à penser que le rapt a été commis par Zahran Allouche de Jaych al-Islam, un seigneur de guerre local libéré des geôles par les forces du régime1. Razan Zeitouneh a contribué au Violations Documentation Center, qui effectue un travail de documentation sur les crimes du régime, et demande la libération de tous les prisonniers politiques. À Douma, elle est à l’origine d’un centre de protection des femmes, où plus de 300 femmes se voient distribuer régulièrement des paniers de survie : pour les habitants de Douma, survivre est devenu une façon de résister.
Majd témoigne : « Je suis actif dans la coordination de projets locaux, notamment pour les hôpitaux et l’enseignement. Avec la répression, tous les services publics ont cessé. J’ai participé à la création de 7 centres éducatifs, qui accueillent de 200 à 250 enfants. J’enseignais à des enfants de tous milieux. On a mis en place des pédagogies ludiques, bien différentes de l’école disciplinaire du régime. L’économie locale est limitée mais solidaire entre les localités de la Ghouta, notamment dans la confection de vêtements. Il y a encore des matières premières et des outils de production, des usines désaffectées cédées par les propriétaires et mises au service de la communauté de la zone libre. À cause de l’absence des bailleurs de fonds internationaux ou d’ONG comme le Croissant rouge, d’autres relais se sont faits à l’extérieur et un système de financement propre a été mis en place, avec des courtiers de circonstance : un mécanisme entre les flux de personnes qui entrent avec des dollars, c’est-à-dire nous ou nos réseaux de soutien2 et ceux qui sortent, les Syriens qui fuient et échangent leurs devises. C’est une logique bancaire de guerre. » Oussama confirme : « Notre vision du travail c’était d’aider les civils. On n’a jamais pensé à aider les militaires. Ils ont leurs propres financements. Nous agissions dans plusieurs secteurs : médical, éducatif, alimentaire. Nous ne pouvions pas travailler d’une manière trop structurée, sinon nous risquions d’être découverts par le régime. C’était très difficile, on a eu des problèmes de transfert d’argent, de nourriture, car même quand tu veux tout simplement parler avec quelqu’un dans la rue, tu es observé et contrôlé. Je transférais souvent de l’argent d’une maison à une autre, d’une personne à une autre personne, quelque fois j’ai dû marcher avec des milliers de dollars, ça aurait pu me coûter la vie. »
Hani, ancien restaurateur de maisons anciennes, a dû abandonner son activité dès 2012. Il raconte les premiers pas du collectif d’ingénieurs activistes qu’il a contribué à fonder à Damas : « En 2013, on pouvait faire des allers-retours en zone libre. C’était un autre monde qui se dessinait, coupé de tout et en premier lieu des besoins élémentaires comme l’eau, l’électricité, le gaz. On a commencé à tester des modèles de fours solaires, de méthaniseurs, à Damas, pour ensuite les diffuser dans d’autres quartiers, afin de trouver des alternatives aux ressources énergétiques étatiques. Un paysan de Douma a accepté de mettre en pratique nos tests. Le réseau continue son activité depuis deux ans. Au début, il fonctionnait sur des dons, mais la population s’est appauvrie. On recherche alors des soutiens extérieurs. C’est notre façon de participer à la révolution, mais ça a un côté frustrant, car la réalité de la résistance se fait sur le front aujourd’hui. »
Presque au même moment, au sud de Damas, dans le camp palestinien de Yarmouk, Abou Selma, enseignant de langue arabe à l’université, monte la première école libre sur ce territoire de la ville mis sous embargo par le dictateur. Cet ancien militant du parti communiste palestinien s’en est depuis longtemps distancié à cause des ses accointances avec le régime. Yarmouk entre clairement dans la révolution, en juillet 2012, au moment des frappes aériennes de l’armée. « À partir du premier bombardement, les obus sont devenus quotidiens et visaient les écoles. Les écoles dépendant de l’UNRWA (ONU) à Yarmouk ont fermé. Moi, ma femme et une nièce, nous avons trouvé une salle de mariage en sous-sol qui s’appelait “la Salle dorée damascène” : c’est devenu “l’école damascène”. On avait deux demi-journées d’école et 1 200 élèves, en nombre fluctuant. Comme il y a eu une grande fuite de compétences dans le corps enseignant, il ne restait que les gens peu diplômés ou spécialisés, des jeunes filles avec le BAC, au mieux un début d’études. Nous étions trois hommes seulement. Je les ai formées, et elles sont devenues les meilleures institutrices de toute la Syrie. » Il poursuit : « L’Armée syrienne libre était stationnée dans le centre de Yarmouk et notre immeuble a été bombardé sept fois par le régime. Nous élaborions des stratégies pour ne pas faire sortir tous les élèves en même temps. Au bout d’un an, il y a eu cinq autres écoles créées dans d’autres zones de Yarmouk. Il en reste trois aujourd’hui. Derrière ce projet, il n’y avait pas de bailleurs internationaux, mais des individus engagés qui s’étaient regroupés pour financer. Notre idée était de sauver la société civile de Yarmouk, quoi qu’il arrive, afin que l’éducation et l’enseignement reste une priorité intemporelle et au dessus de toute influence. »
L’autonomie malgré la guerre
Ces réseaux d’activistes, à Douma comme dans d’autres zones de Syrie, s’appuient plus ou moins efficacement sur les conseils locaux, tentative de structuration de la résistance syrienne à l’échelle du pays. En octobre 2011, Omar Aziz, militant anarchiste mort en prison en février 2013, a fondé le comité local de Berzeh. II appelait les Syriens à s’organiser indépendamment de l’État, sous des formes d’autogestion et par des pratiques horizontales et collaboratives. Toutes les provinces sont aujourd’hui dotées d’un conseil, excepté Damas, le cœur du dispositif sécuritaire de l’état. Pour la plupart de nos interlocuteurs, se structurer au niveau local, y compris sur des missions purement humanitaires et de survie, a été compris comme une forme de résistance à la politique de terre brûlée des zones assiégées orchestrée par Bachar al-Assad. Au début, il fallait à tout prix éviter que celle-ci n’emporte tout sur son passage et en même temps créer une administration de substitution pour assumer les services publics prioritaires (justice, eau, déchets).
Salma précise l’importance de ces conseils locaux : « Dans certaines villes, les conseils locaux ont réussi à convaincre les employés des services publics de rester en poste, notamment dans les écoles ou les usines électriques. Alors même que le régime coupait les salaires des fonctionnaires dans les zones libres pour les inciter à abandonner leur poste. » Elle poursuit : « Derraya, c’est le projet le plus avancé depuis la révolution. Ça a toujours été une ville ouverte, avec de premières initiatives politiques dès 2002/2003, comme la bibliothèque municipale et l’organisation d’un nettoyage des rues pour combler les carences de l’État : ça avait beaucoup effrayé le régime. La ville est toujours restée mobilisée malgré les intenses bombardements menés par Maher al-Assad, frère du président, commandant de la 4 e division en stationnement. Sous le blocus, la vie est dure : il n’y a pas de terres agricoles qui permettent de tenir le siège [ndlr : on comptabilise plus de 400 barils d’explosifs balancés sur la ville dans les deux derniers mois]. Mais les habitants ne cèdent pas aux pressions d’Assad, qui leur fait miroiter un cessez-le-feu. »
Derraya, située dans le Rif, à proximité de Damas, est considérée comme l’expérience la plus achevée de conseil local, alors qu’elle est devenue l’un des fronts les plus chauds du conflit : dès 2012, il est décidé que les groupes armés soient soumis à l’autorité du conseil local et les opérations militaires discutées avec les autorités civiles. Oussama évoque les conseils locaux de Douma : « Cette ville est assiégée depuis au minimum deux ans, mais elle a continué à chercher l’alternative, à être solidaire, sans recourir à un système hiérarchique. Les habitants ont réussi à créer un système civil et, bien qu’ils vivent dans des conditions vraiment difficiles, c’est en même temps systématisé et organisé. On a eu un conseil local élu démocratiquement, qui assure les travaux municipaux. Les groupes militaires restent à l’extérieur de la ville, il est interdit d’être armé dans la ville. »
Une opposition institutionnelle en exil discréditée
« À travers les conseils locaux et la structuration des projets d’autonomie, on espérait aussi se construire une légitimité représentative, dans l’attente hypothétique d’une aide internationale ou face aux groupes armés qui capitalisent sur leurs faits d’armes et les financements étrangers. » Mais Abou Selma évoque ses déboires avec l’ONU : « On a commencé à envoyer des messages à l’ONU pour leur annoncer la réouverture des écoles, le nombre d’élèves, le programme, et à appeler les organisations internationales à prendre leurs responsabilités, à nous soutenir. On nous a ignorés. Plus tard, on a envoyé des listes avec les dossiers d’inscription et les résultats à l’UNRWA. Finalement on a reconnu nos écoles, à condition qu’elles enseignent le programme officiel syrien. Au moins, les élèves sortis de nos écoles ont pu continuer leurs études ailleurs. Il n’y a cependant pas eu de financement. »
Majd revient lui aussi sur les modalités de financement des projets d’autonomie, cette fois via les conseils locaux chargés par l’opposition officielle en exil et les bailleurs de fonds internationaux de distribuer l’aide : « Un nouveau conseil a été élu pour toute la Ghouta orientale, chargé de la distribution des aides. Les budgets sont votés en conseil, comme par exemple le programme de sécurisation. Mais les financements venant de l’étranger sont plus complexes à mettre en œuvre. En plus, ils sont trimestriels, pas à l’année, c’est donc difficile de construire une vision alternative à moyen terme. »
Cette réalité des activistes de terrain est peu prise en compte par ceux qui représentent l’opposition officielle. Les révolutionnaires syriens dénoncent assez unanimement l’incompétence et le peu de crédibilité de ces « opposants de salon », interlocuteurs privilégiés des grandes puissances. Ils critiquent une tentative de recentralisation des comités locaux par le Conseil national syrien, mais aussi l’opportunisme, la corruption et les divisions qui minent cette institution et les tentatives d’interférences internationales, au gré de l’évolution des rapports de force sur le terrain. Marwan, jeune Syrien exilé à Paris depuis 2011, laisse éclater sa désillusion : « Les représentants du Conseil national syrien gagnent plusieurs milliers de dollars par mois, ce qui les incite à se complaire dans l’inaction. Des anciens soutiens à Bachar, faisant partie de l’élite, se présentent comme des opposants en exil. C’est notamment pour ça que nombre de Syriens n’y croient plus : ceux qui ont les moyens fuient, les pauvres restent et meurent. C’est en réalité une opposition de classe en exil. »
La militarisation prend à revers la résistance populaire
Lâchée par ses représentants autoproclamés, démunie face aux attaques répétées du régime d’Assad et dépossédée par les tentatives de prises de pouvoir des milices apparues à la faveur de la guerre, la résistance civile s’affaiblit. Parallèlement, des milices en recherche d’hégémonie ont pu bénéficier d’un soutien militaire et logistique auprès des pays du Golfe 3 et jouer leur propre jeu d’influence indépendamment du mouvement civil. Leila, anarchiste et blogueuse dissidente3 résume la place grandissante des groupes armés dans la situation révolutionnaire : « Les groupes islamistes totalitaires, comme Daech, sont montés en puissance grâce au chaos et ont commencé à viser les zones libérées, les activistes et l’Armée Libre, en commettant des exactions terribles. Ce fut l’émergence de gangs criminels et de profiteurs de guerre. La Syrie est devenue le champ de bataille des proxy wars [guerres par procuration], de la rivalité entre sunnites et chiites, des interventions étrangères. Les troupes iraniennes et les milices chiites [Hezbollah] occupent des parties du territoire, soutenant le régime. Des extrémistes wahhabites sont venus rejoindre Daech. Tel a été le prix de notre quête de liberté. »
À Yarmouk, les activistes se sont trouvés directement affectés par l’arrivée de Jabhat al-Nosra. Abou Selma témoigne des diktats exercés par la milice islamiste : « Une première fois, les hommes de Jabhat al-Nosra sont venus me voir avec l’émir (en signe de respect de l’institution de l’école). Ils m’ont demandé de séparer les filles des garçons, au nom de l’islam. Je leur ai dit que j’étais certes musulman mais que je ne pouvais pas ouvrir une seconde école faute de moyens. En raison de la situation d’exception, ils ont finalement accepté la mixité dans l’école. Une seconde fois, ils sont venus me demander d’enseigner la religion une heure par semaine, ce que j’ai refusé. Une autre fois, j’ai eu des ennuis parce que j’avais organisé une kermesse pour les enfants, au moment du petit Aïd [fin de ramadan], avec des jeunes bénévoles, garçons et filles. Les jeunes de l’équipe ont voulu continuer la fête entre eux et j’ai laissé faire. C’était familial, bon enfant. Mais Jabhat al-Nosra m’a accusé d’avoir fait de l’école un endroit de débauche et me traitait de danseur des rues, “comme tous les Goranais” [habitants originaires du Jourdain]. On a eu des échanges virulents, je leur disais qu’ils n’avaient aucun droit sur moi et qu’ils feraient mieux de s’en prendre au pouvoir. » Menacé, Abou Selma finit par choisir la voie de l’exil, en Turquie, puis en France. « L’école existe toujours, confie-t-il, mais elle n’est plus aussi libre. Ces miliciens veulent imposer un programme islamiste. Si c’est ça, il vaut mieux mettre la clé sous la porte. »




