Vins libertaires et bières sociales
Passeur de vins
Au début, Mohamed Kably rechigne à répondre à nos questions. Il n’a pas le temps : trop de travail pour préparer l’ouverture du bistrot-resto de La Passerelle1. Et il est fatigué. On insiste un peu. Dans un bougonnement, il accepte de répondre à une ou deux questions, juste le temps de fumer une clope en terrasse. Une heure plus tard, Kably est toujours là, à tailler le bout de gras à propos des vins « nature » ou de tel vigneron « qu’est aussi un copain ». L’envoyé de CQFD, lui, se régale d’un petit rosé bien frais.
Kably a ouvert La Passerelle en 1995, dans l’ancien bureau de poste de la rue des Trois-Mages. Au début, l’espace était partagé entre activité limonadière et boutique BD. Petit à petit, l’idée a germé de transformer l’endroit en bar à vins naturels, concept inconnu à Marseille. « C’est par acquis de conscience que je voulais proposer des vins “nature”, explique-t-il. Je voulais proposer des bonnes choses, propres, qui ne font pas mal à la tête. Mais aussi, par passion, hein. Par amour ! » Mais ça ne s’est pas fait en un jour. Car à l’époque, il y avait très peu de vignerons en vins naturels. « Au début, je bossais avec la clique du Beaujolais, puis la clique de Loire et quelques vignerons du Sud, surtout en Languedoc-Roussillon. C’était sympa. Ça fonctionnait à base de rencontres, de discussions, et puis de proche en proche… Un vigneron me parlait d’un collègue qui était aussi en vin naturel et voilà. Mais ça m’a pris des années avant d’avoir une carte conséquente. Mais que du vin nature. » Kably précise qu’aujourd’hui ça reste toujours difficile, qu’il n’y a toujours pas tellement de vignerons « naturels », que beaucoup se plantent avant de réussir, au bout de quelques années, à faire leur vin.

La plus grande satisfaction de Kably et de l’équipe de La Passerelle, c’est sans doute d’avoir fait découvrir et aimer ces vins naturels dénichés à travers la France. S’il le pouvait, il voudrait bien « tout faire en naturel, la bouffe, le bois, les sacs plastiques. Mais je suis pas un puriste, hein ! Je peux très bien aussi boire un bon vin même pas naturel. Je veux pas être prétentieux et dire aux gens ce qu’ils doivent boire. C’est comme pour la religion : chacun son truc. Pas de prosélytisme. »
D’ailleurs, il n’aime pas vraiment tirer la couverture à lui, le Kably. Quand on cherche à connaître son parcours, il préfère parler de « l’équipe ». Tout le monde est important : Hayet, sa compagne, Rabih et Daniel qui servent, et le cuistot qui s’est formé sur place et qui s’y plaît. « Voilà, c’est l’équipe, avec moi, ça fait les cinq piliers de La Passerelle. C’est important de le dire, hein ? C’est avant tout une équipe. » Et les clients ? Des gens du quartier, mais aussi des touristes qui viennent avec l’adresse en poche. « Mais c’est très varié. Les gens viennent pour toutes sortes de raison, pas que pour le vin naturel. Pour manger, pour l’ambiance, pour les filles. Les filles adorent le vin naturel, glisse Kably dans un sourire. Et d’ailleurs, beaucoup de vigneronnes se lancent dans le vin naturel, maintenant. C’est moins masculin. Et puis il y a aussi plein de gens politisés, plein de mouvements. Des alternatifs, des gens du NPA, des anars. Des fois ils se réunissent ici. Pour moi, c’est important, c’est une question de sensibilité. » Et Kably d’expliquer que les vignerons qui abandonnent les certifications en bio, les appellations contrôlées, pour se mettre en vin naturel, pour faire le vin qu’ils veulent vraiment faire, pour lui, c’est quand même bien le signe que ce sont des anars dans l’âme !
Quand on souligne qu’on apprécie que CQFD soit en bonne place sur le comptoir, il rigole et dit : « C’est un plaisir pour moi ! Et de toute façon, on n’achète pas Le Figaro ici ! »
La suite du dossier
« Le vin nature est une goutte de vin dans un océan de produits œnotechniques »
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Cet article a été publié dans
CQFD n°122 (mai 2014)
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Paru dans CQFD n°122 (mai 2014)
Dans la rubrique Le dossier
Par
Illustré par Lasserpe
Mis en ligne le 09.07.2014
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