Sacré colonialisme

Néochamanisme, mauvais délire ?

Quand les Blancs sont en quête de sens, ils sont un petit nombre à aller piocher dans les savoirs des anciennes colonies... Si les touristes européens et nord-américains s’envolent jusqu’au Pérou pour prendre de l’ayahuasca, désormais, les chamanes se déplacent eux aussi en Occident. Une reconfiguration de ces rituels traditionnels teintée d’appropriation culturelle.

Après votre 35 heures épuisant et mal payé, vous rêvez de vous envoler à l’autre bout du monde pour partir à la recherche de votre identité en prenant de l’ayahuasca1 ? Vous avez lâché votre job dans l’associatif pour faire des soins énergétiques au son du tambour chamanique ? On n’est pas là pour vous blâmer mais sachez que vous faites partie d’un système de domination nommé « appropriation culturelle » : pour résumer, il s’agit de l’adoption ou de l’usage, hors de leur contexte d’origine, d’éléments culturels par un groupe dominant, souvent sans reconnaissance ni permission des communautés concernées. Le problème là-dedans ? Que les dominants se fassent du fric sur le dos de ceux qu’ils ont colonisés, dont ils ont effacé l’histoire et dont ils dépolitisent les savoirs. Au sein des mouvements New Age, on observe une utilisation libérale de symboles, de rituels et de figures spirituelles autochtones – c’est-à-dire sans formation ou transmission de la part des concernés et dans une logique marchande.

Pèlerins et psychonautes

En Amérique latine, le tourisme « mystique » se développe à grande vitesse : les touristes cherchent à vivre des expériences spirituelles. À tel point qu’au Mexique ou au Pérou, il existe désormais des circuits calibrés pour ce type de voyageurs. Les Occidentaux peuvent y découvrir des rites séculaires comme la cérémonie du cacao, l’ayahuasca, le peyotl ou encore le San Pedro2. Le sociologue Vincent Basset y a consacré sa thèse. Il définit « le tourisme mystique » comme « l’ensemble des activités individuelles ou collectives lors desquelles le touriste s’initie à des croyances et des pratiques mystico-religieuses dites traditionnelles par le biais de pratiques rituelles  ».3

Hier, on effaçait et décimait des populations entières à travers une mécanique d’accaparement des terres et de conversion forcée. Aujourd’hui, par un retournement teinté de culpabilité occidentale, ces peuples deviennent des « bons sauvages », explique le chercheur. Ces « sages » ou ces « chamanes » auraient une perception du réel et du surnaturel qui nous échappe : ici, la figure de l’autochtone ne correspond plus à ce natif aux mœurs décadentes qu’il faudrait évangéliser, mais plutôt à un gardien de valeurs et de connaissances ancestrales, figé dans un passé immuable. Mais là encore, ils ne sont pas des sujets politiques à part entière.

Pourtant, depuis plusieurs dizaines d’années, les chamanes ont bien changé, et leur savoir s’est adapté à la demande. Soins au rythme du tambour, chamanisme de salon... Vincent Basset pointe une différence majeure : si le chamanisme porte « une visée de survie dans la nature » – on se connecte aux animaux et aux plantes pour acquérir leur savoir –, le néochamanisme, lui, « n’a aucune visée communautaire ou sociale  » et est uniquement utilisé de façon individualiste. « Impossible de faire du chamanisme si on ne vit pas dans la nature », insiste le sociologue, qui ajoute : « On en fait une pratique mystique, magique, très spectaculaire, alors qu’initialement c’est très discret : un néophyte ne pourrait pas reconnaître un rituel s’il en voyait un.  »

Vincent Basset distingue trois types de « touristes chamaniques » : le néophyte, qui ne connaît pas grand-chose au chamanisme et s’inscrit dans des ateliers pour faire son apprentissage ; le pèlerin, qui voyage régulièrement dans la région et est en lien direct avec la communauté dont il s’est approprié les éléments culturels grâce à sa culture livresque ; enfin le psychonaute, qui a l’habitude d’ingérer des substances hallucinogènes et qui s’inscrit à des stages pour pratiquer le néochamanisme.

Fini le troc vive le fric

Les crises existentielles qui pullulent dans les sociétés capitalistes alimentent la machine à billets de la spiritualité. Si on additionne le chiffre d’affaires généré par les thérapies alternatives, les stages de bien-être, les retraites spirituelles ou les formations « énergétiques », on compte des milliards de dollars de recettes. « Aujourd’hui, en France, il y a trois festivals chamaniques avec plus de 250 intervenants, pour un public de 1 000 ou 2 000 personnes, comptabilise Vincent Basset. C’est un réel business !  » Dont rien, ou presque, ne revient aux peuples qui ont inspiré ces marchandises.

Au Mexique, certaines localités se sont spécialisées dans les séjours pour ce type de tourisme. À Tepoztlán, par exemple, des voyageurs âgés sont prêts à débourser entre 200 et 300 euros pour un week-end, et entre 2 000 et 2 500 euros pour une semaine de stage. Au programme : néochamanisme à gogo, entre jeûnes, hutte de sudation et cérémonie du cacao. Si un médiateur autochtone est présent, c’est souvent le seul habitant du coin à en bénéficier financièrement. « Normalement, le chamanisme est un troc mais aujourd’hui, toutes les cérémonies sont payantes, même dans les communautés traditionnelles qui ne demandaient aucune rémunération à la base », pointe le sociologue.

Ce marché de la transe prend des proportions industrielles. Selon un rapport de l’International center for ethnobotanical education, research, and service, plus de quatre millions de personnes à travers l’Amérique, l’Europe, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont consommé de l’ayahuasca au moins une fois dans leur vie. Rien qu’en 2019, on en compte 820 000. Le profil type du consommateur ? Trentenaire, diplômé d’études supérieures, cadre sup’ dans le privé ou libéral. Faut avoir un certain niveau de vie pour aller chercher son moi profond jusque dans les pays du Sud global.

Very bad trip

Outre le fait que ce type de demande désacralise des rituels centenaires – l’ayahuasca devenant une prise de drogue presque récréative –, les conséquences écologiques sont dramatiques : pour trouver les lianes à la base du mélange, il faut s’enfoncer toujours plus loin dans la forêt amazonienne, provoquant une surcueillette sauvage. Depuis l’an dernier, le peyotl est interdit à la consommation pour les non-Amérindiens : le cactus dont la substance hallucinogène est extraite a été déclaré en extinction. Mais cela n’empêche pas son extraction : la plante peut être directement envoyée en Europe. Les populations locales, quant à elles, craignent la fuite des capitaux touristiques si les vacanciers ne peuvent plus y avoir accès sur place. Et à trop se focaliser sur l’ayahuasca pour plaire aux Occidentaux, les savoirs sur les 6 499 autres plantes de la médecine traditionnelle, transmis oralement de génération en génération, risquent fort d’être oubliés.

Pour autant, alors que les jeunes autochtones avaient renoncé à se former au chamanisme à cause du prix et de la longueur de l’apprentissage (entre 10 et 12 ans), ces derniers s’y tournent de nouveau grâce à l’essor de cette économie touristique. Ce qui permet paradoxalement « une revitalisation culturelle, un engouement pour la vie traditionnelle et les carrières chamaniques », détaille Vincent Basset. Ou comment les anciens empires coloniaux, toujours maîtres de la Bourse, continuent de s’arroger le droit de vie, de mort et de résurrection des cultures millénaires.

Thelma Susbielle
À trop se focaliser sur l’ayahuasca pour plaire aux Occidentaux, les savoirs sur les 6 499 autres plantes de la médecine traditionnelle, transmis oralement de génération en génération, risquent fort d’être oubliés
« Pour trouver les lianes à la base du mélange, il faut s’enfoncer toujours plus loin dans la forêt amazonienne, provoquant une surcueillette sauvage »
« Aujourd’hui, en France, il y a trois festivals chamaniques avec plus de 250 intervenants, pour un public de 1 000 ou 2 000 personnes, c’est un réel business ! »

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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CQFD n°254 (juillet-août 2026)

Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !

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