Les jeux ne sont pas faits

JO d’hiver 2030 : un conflit ? quel conflit ?

En 2030, les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver se tiendront dans les Alpes françaises. Cocorico  ! Mené en douce, ce projet est plutôt un concentré de tout ce qui se fait de pire en matière d’atteintes au droit, à la démocratie et à l’environnement. Alors, pourquoi diable ne nous révolte-t-il pas plus ?

Le 26 janvier dernier, le tribunal administratif de Marseille a jugé qu’il était nécessaire « qu’un débat public soit mené au plus vite » concernant les Jeux olympiques et paralympiques (JOP) de 2030. Cette décision, qui résulte d’un recours déposé par des membres du Collectif citoyen JOP 2030 et des organisations de la société civile, a le mérite de faire émerger l’une des principales irrégularités de ces JOP : l’absence de consultation du public. Et ce à toutes les étapes du projet. Depuis la candidature déposée par la France en 2023 auprès du Comité international olympique (CIO) jusqu’au vote (en procédure accélérée) de la loi spéciale « JO 2030 » le 13 janvier par l’Assemblée nationale, nada. Les différentes instances d’organisation, l’État, les régions Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d’Azur, n’ont même pas fait semblant de vouloir recueillir l’avis des premières et premiers concerné·es : nous tous·tes.

À croire qu’ils auraient peur d’entendre ce que nous avons à leur dire : « ce projet est une hallucination, c’est quelque chose qui ne devrait pas exister », résume Delphine Larat, juriste et co-fondatrice du Collectif citoyen JOP 2030. Le tribunal de Marseille énonce même que « les conséquences liées à la réalisation des ouvrages doivent être regardées […] comme étant de nature à affecter l’intérêt national ». Reste à préciser de quel intérêt nous parlons. Celui qui consiste à faire de la France une vitrine de son « savoir-faire » et à « prolonger le formidable élan engagé avec Paris 2024 »1 ? Tout un programme.

« Personne n’a accès à rien, ni la population, ni même les députés : c’est nous qui devons leur fournir l’information ! »

Au lieu de se questionner sur l’intérêt public, c’est-à-dire celui de l’État, ne pourrait-on pas plutôt se demander si les JOP servent l’intérêt général ? À savoir celui de toutes les personnes, en France ou ailleurs, qui sont concernées par ce que les JOP 2030 vont leur faire – et leur font déjà. Détricotage en règle des libertés publiques et de la protection de l’environnement dans la loi spéciale du 13 janvier2. Gabegie financière, alors que le gouvernement se fait un malin plaisir de brandir l’épouvantail de la dette pour justifier de son programme de casse sociale. Et enfin, non-sens écologique d’un évènement sportif qui contribuera à accélérer le changement climatique dans des territoires de montagne déjà disproportionnellement impactés par ses effets.

La loi du silence

Pourtant, pas de révolte populaire à l’horizon. Que se passe-t-il au pays des réfractaires ? La faute aux organisateurs qui maintiennent l’opacité autour des décisions, selon Delphine Larat. « Personne n’a accès à rien, ni la population, ni même les députés ! C’est nous qui devons leur fournir l’information. C’est quand même absolument anormal comme situation » dénonce celle qui a rédigé plusieurs rapports d’analyse à destination des élu·es, notamment au sujet des dépenses publiques liées aux Jeux d’hiver. « Cette affaire de candidature aux JO 2030, c’est un serpent de mer depuis le début  », poursuit-elle. Pour rappel, la candidature, portée par les présidents de régions Laurent Wauquiez et Renaud Muselier, est déposée en 2023. La France est alors en compétition avec la Suisse et la Suède. Or, dans ces deux pays, la candidature est soumise à un vote préalable de la population. « Ils ne sont pas fous, eux », glisse Delphine Larat. Suisses et Suédois·es sont donc écarté·es par le CIO – le risque est trop grand ! – laissant la candidature française seule en lice. Mais pas si vite… Pour s’assurer de son maintien, et entériner l’attribution des JOP d’hiver aux Alpes françaises, le Comité exige l’établissement de garanties financières. Problème : celles-ci engagent l’État français mais aussi, et surtout, les collectivités territoriales.

Selon le premier inventaire chiffré des infrastructures pour les JO, dont le contenu n’a été rendu public que le 14 janvier dernier, 1,4 milliard d’euros seraient confiés à la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo) pour leur réalisation.

La ferveur mystique autour des Jeux olympiques continue de provoquer l’adhésion

Un tiers des financements publics de ce budget serait imputé aux collectivités territoriales, à qui personne n’a demandé leur avis. Une situation que certain·es élu·es dénoncent, comme le président du département de Savoie Hervé Gaymard, qui a claqué la porte du Comité d’organisation des JOP en décembre 2025 refusant de « servir de variable d’ajustement ».

Produire le consentement

Dans les autres départements hôtes des JOP 2030, et notamment les Hautes-Alpes, le conflit semble difficilement émerger. En cause, le manque d’information mais aussi la dépendance à l’économie du tourisme d’hiver dans ces territoires de montagne. « Le modèle tout ski, on n’a rien d’autre, raconte Marine*, résidente du village du Monêtier-les-Bains dans la vallée de Briançon. On est dans une fuite en avant. Tout le monde en dépend mais en même temps il n’y a pas de réflexion pour autre chose. » Le programme « Avenir montagnes » lancé par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) en 2021 en est une bonne illustration. Ce plan d’investissement, qui vise à accompagner la transition économique et écologique de ces territoires, n’est financé qu’à hauteur de dix millions d’euros pour couvrir 98 sites. À titre de comparaison, les JOP 2030 se chiffrent à plus de trois milliards d’euros pour consacrer ce fameux « modèle tout ski » dans les sites olympiques.

« Des évènements comme les JO, ça engage nos territoires pour 20, 30 ans. On a l’habitude de leurs héritages, et bien souvent, ce sont des dettes. »

La ferveur mystique autour des Jeux olympiques continue donc de provoquer l’adhésion. Le discours généré autour de « l’héritage » de l’évènement sportif, qu’il soit matériel ou immatériel, produit le consentement des territoires qui accueillent les épreuves. Ceux-ci sont alors prêts à laisser de côté leurs doutes, pourvu que les retombées économiques liées aux investissements massifs et les gains en visibilité soient bien là. Et tant pis si les habitant·es ne sont pas associé·es au processus décisionnel. « Il faut bien que quelqu’un prenne les décisions  », argumente Marie Bellon, maire de Villar-Loubière et présidente de l’Association des maires ruraux dans les Hautes-Alpes (AMR 05). Pour elle, la sélection de son département pour les JOP 2030 est une aubaine pour un territoire « qui n’a encore jamais accueilli de Jeux d’hiver  ». Tant pis aussi si l’argument de la nécessité économique de ces JOP ressemble étrangement à du chantage à l’emploi. Arnaud Murgia, maire de Briançon, menaçait en décembre dernier au micro d’Ici Provence : « Qu’est-ce qu’on fait ? On se met tous au chômage ?  » Avant de comparer le destin de son territoire à celui des bassins miniers désindustrialisés.

Refuser cet héritage

Si la comparaison semble exagérée, on peut comprendre la pression autour du maintien de l’économie du tourisme, principal pourvoyeur d’emploi du département. Pour les élu·es, il s’agit de naviguer entre l’économiquement possible et l’écologiquement souhaitable. Un équilibre précaire qui les conduit souvent à une posture de déni et d’irresponsabilité. Pierre Leroy, adjoint au maire de Puy–Saint-André, une commune à proximité du site olympique de Briançon, le déplore : « Des évènements comme les JO, ça engage nos territoires pour 20, 30 ans. On a l’habitude de leurs héritages, et bien souvent, ce sont des dettes. Alors comment peut-on aujourd’hui le refuser ? »

Portés par des élu·es, des collectifs et des associations, des recours ont été déposés devant différentes juridictions, et jusque devant le Comité d’Aarhus, instance onusienne compétente en matière de démocratie environnementale. Delphine Larat précise sa stratégie : plutôt que d’attendre que les chantiers se lancent, « il faut en couper la tête dès le début ». Autrement dit, attaquer le projet au fond, ainsi que sur la forme, « puisqu’il y a de nombreuses irrégularités au niveau du droit ». Mais pas si simple de construire la solidarité dans la lutte, quand les Jeux s’étalent sur trois territoires distincts. Cette fois, il s’agit de travailler à la coordination des différentes mobilisations. Et de continuer à visibiliser les errements de cette mauvaise farce mortifère. Les blagues les plus courtes ne sont-elles pas les meilleures ?

Laëtitia Giraud

* à sa demande son prénom a été modifié.

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Avis de la Commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat sur le projet de loi relative à l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de 2030, rendu le 11 juin 2025.

2 Voir « “On dérégule à tous les niveaux” : les députés votent le projet de loi sur l’organisation des JO d’hiver 2030 dans les Alpes françaises », Vert (19/12/2025).

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CQFD n°249 (février 2026)

Cet hiver, les agriculteurs ont été nombreux à se mobiliser pour tenter de faire entendre leurs voix contre la gestion de l’épidémie de dermatose et le traité du Mercosur. On vous a concocté un dossier spécial agriculture : on y évoque l’entente surprenante entre la Confédération paysanne et la Coordination rurale, puis on s’est entretenu avec Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, qui nous donne son ressenti après la suspension du traité de libre-échange avec le Mercosur après 26 ans de contestation. Hors dossier, on vous parle du projet bien polluant et loin d’être démocratique des JO d’hiver 2030, qui se doivent se dérouler dans les Alpes. On prend des nouvelles de la situation au Venezuela après l’enlèvement de Nicolàs Maduro et on discute de Tête dans le mur, le bouquin gonzo d’Emilien Bernard, l’un de nos journalistes qui a remonté la frontière murée entre les US et le Mexique.

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