Sainte Technique, mère de Dieu
Ces ingés qui veulent nous sauver
« En soutenant le Shift, vous envoyez un message fort. Rigueur scientifique et impartialité […] sont au service de l’intérêt général : pour guider la société, il est vital de défendre la rationalité. » Non, ceci n’est pas un spot publicitaire pour élire un fondamentaliste de la raison pure à la tête de l’État. C’est un message de la campagne de dons du Shift Project. L’association fondée par Jean-Marc Jancovici, ingénieur pro-nucléaire et souverain pontife de la lutte contre le réchauffement climatique, a réussi l’exploit de lever 4,6 millions d’euros en deux mois. L’objectif est de financer un programme d’action pour 2027 afin de « construire des propositions en matière de décarbonation et peser sur l’élection présidentielle ». Un but louable, tant les problématiques environnementales et climatiques font face à un backlash politique et médiatique ces derniers temps. Comment alors expliquer le succès indécent de la campagne ? Si la notoriété de monsieur Jancovici, « star du climat qui a l’oreille des puissants comme du grand public »1, n’y est sûrement pas étrangère, l’explication est peut-être plus à chercher du côté de la doctrine écologiste que son association contribue à véhiculer. Une lecture purement technique et dépolitisée de la crise climatique pour le plus grand bonheur des ingénieur·es, qui y voient une manière de se mobiliser sans mettre le doigt sur le nœud du problème : le système capitaliste.
Être rationnel, donc. Pour Hadrien Coutant, sociologue qui s’est intéressé à l’engagement écologiste des ingénieur·es, l’adhésion de ces dernier·es aux enjeux environnementaux a été permise par l’évolution du cadrage de ces problématiques depuis leur émergence dans les années 1960.
« Prononcez le mot “capitalisme” à un ingénieur, il part en courant »
« Alors que les discours écologistes ont souvent mis en accusation la technique et, à travers elle, les ingénieur·es comme acteur·ices majeur·es de la dégradation de l’environnement, écrit-il, les ingénieur·es sont aujourd’hui nombreux et nombreuses à s’approprier la critique écologiste du monde industriel. »2 Pour quelle raison ? Principalement du fait de la consécration d’un « militantisme d’expertise » opéré depuis une quinzaine d’années par « un cadrage techno-scientifique » de ce sujet. Un glissement qui permet aux ingénieur·es de trouver leur entrée dans un engagement écologique. Plus facile en effet pour cette fraction de classe faiblement politisée de comprendre le langage de la thermodynamique que celui du Capital. Pour des ingés qui ont foi en la science, « c’est comme être à la maison », nous explique Hadrien Coutant.
Or, il est bien dangereux de se restreindre à cette vision. On ne peut comprendre l’urgence écologique sans considérer la critique anticapitaliste et antiproductiviste. Hadrien Coutant rapporte ainsi les mots d’une ingénieure : « Si le dérèglement climatique était un problème physique, on l’aurait résolu, c’est hyper simple. » Pourtant, iels restent réticent·es vis-à-vis des lectures sociopolitiques « vues comme subjectives et idéologiques ». « Prononcez le mot “capitalisme” à un ingénieur, il part en courant », renchérit le sociologue. Une simplification qui conduit des collectifs comme le Shift Project à afficher – sans honte aucune – des partenariats avec BNP Paribas, première banque française en termes d’émissions de gaz à effet de serre3. Ou encore à se déclarer « apartisan » et assumer publiquement d’aller « sensibiliser » le RN aux enjeux climatiques4. Une stratégie qui permet surtout à un système écocidaire de se maintenir, en finançant à coup de millions des campagnes de dons pour se grimer en vert.
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 Lire « Le nucléaire à l’agonie… mais à l’offensive », CQFD n°212 (septembre 2022).
2 Hadrien Coutant, « Devenir ingénieur·e écologiste : l’engagement écologiste par et dans le travail d’ingénieur·e », Sociologie du travail, (Janvier-Mars 2025).
3 Voir le rapport « Banking on Climate Chaos : Fossil Fuels Finance Report 2025 », Banking on Climate Chaos Coalition (2025).
4 Lire « Shift project, Fresque du climat... Ces associations écologistes muettes sur l’extrême droite », Reporterre (02/07/2024).
Cet article a été publié dans
CQFD n°248 (janvier 2026)
En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l’indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n’a pas été choqué-es que l’Etat et les fachos s’engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s’y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu’on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les armes. Chez nous, c’est pas question. Pour s’en échapper, on s’est plongé dans des supers bouquins et ça nous a inspiré : rencontre avec Wendy Delorme, autrice de romans d’anticipation queer et écolo, entretien avec Benjamin Daugeron qui raconte l’alcoolisme de son père dans Treize années à te regarder mourir et analyse du Girlcott qui a mené à l’annulation du Festival de BD d’Angoulême.
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Paru dans CQFD n°248 (janvier 2026)
Dans la rubrique Écologie
Par
Illustré par Triton
Mis en ligne le 18.01.2026
Dans CQFD n°248 (janvier 2026)
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