Vieilles folles, enculades et lutte armée

Aux lopettes poil à gratter du monde

Écrit dans les années 2000 par Hervé Brizon et réédité en 2023 par les éditions Terrasses, La vie rêvée de sainte Tapiole est un roman déjanté et jouissif, où minorités sexuelles et marges déviantes prennent les armes contre le capitalisme hétéropatriarcal.
La Terrasse

Tout commence par la scène absurde d’un éléphant qui s’échappe de son enclos pour débouler furieusement sur le terrain de golf voisin et écraser la tête de Loulette, enceinte de 7 mois et à deux doigts de réussir le trou n° 9. L’enfant naît sur place, sauvé par un golfeur ricain qui l’adopte, avant de réaliser qu’élever un enfant n’est guère compatible avec son envie de « se faire sauter […] plusieurs fois par semaine ». Ruth et Bertha, couple lesbien naturophile, l’emmènent grandir dans les Cévennes. Ado, notre héros, déjà adepte du sexe « façon guerre du feu, que Woody Allen », prend la route des marges parisiennes. De là démarrent les aventures jubilatoires de La vie rêvée de sainte Tapiole (Terrasses, 2023), seul roman d’Hervé Brizon, édité une première fois en 2000 au rayon gay des éditions Balland.

La suite ? C’est comme si La Cage aux folles montait une opération chaos à la Fight club. Face aux violences du monde hétéro, tout un « ramassis de vieilles tapettes et de folles déglinguées » crée le « T.G.P., le Terrorisme Gouine et Pédé » et pose des bombes dans les lieux de pouvoir ; un atout majeur dans leur manche : notre héros découvre rapidement qu’il peut voler dans les airs dès lors qu’il sniffe du poppers et se fait enculer. Le TGP piège ensuite des ministres qui, honteux que leurs cachotteries sexuelles soient dévoilées publiquement, se dénoncent entre eux. S’ensuivent démissions, suicides et scènes hilarantes d’un monde hétéro en perte de repères. Mais l’hétéropatriarcat capitaliste récupère la lutte pour en faire un « nouvel ordre moral ». Il impose une « normalité officielle de l’homosexualité » et lance une chasse aux sorcières contre nos « folles tordues, petits gros, gouines camionneuses, baiseurs étranges, tantes hors normes »… De cette épopée délirante, le message est clair : la marge devenue norme du pouvoir sera toujours oppressive.

« C’est un roman important pour les marges queer gauchistes parce qu’il met en scène la partie la plus shlag et honnie des LGBTQI, celle qui est sale, gênante, incorrecte, raconte Antoine, membre des éditions1 . Notre objectif, c’est de lutter contre la gentrification – ou le “devenir cool” – des espaces de littérature fragiles, parce que populaires, marginaux, révolutionnaires. » Et cela passe par la publication de « récits irrécupérables, inabsorbables » qui, à l’image de sainte Tapiole, parlent des minorités sexuelles révolutionnaires en lutte, non pas pour leur communauté, mais pour tout le monde. Au centre du viseur de cette fiction, on retrouve autant la « normalité gay » (« D’une main vous graisser la queue qui va vous mettre et […] de l’autre vous serrez la main de la police qui nous pourchasse  ») que le monde hétéropatriarcal – aussi fascisant qu’ennuyeux. Une attaque radicale autant qu’un message d’amour : « Notre souhait était bel et bien l’instauration d’une quatrième dimension, celle des tordus en tout genre, des obsédés du cul, des folles du silicone, des brouteuses de minou. Un monde d’électrons libres et déglingués, sans référence aucune à quelconque école ou idéologie. »

Par Jonas Schnyder

1 plus d’infos sur : terrasses.net.

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