Moment Potaykine

CQFD fait pénitence

Le quartier de la Plaine, à Marseille, est connu pour ses drôles d’oiseaux, ses punks et sa jeunesse délurée. Mais on a découvert qu’il abrite une autre espèce d’illuminés : ils répondent au nom de Pèlerins d’Arès et leur prophète connaît Dieu.

Tout a commencé par un bout de papier, distribué à la sauvette sur la Canebière. En lettres capitales : « LAISSONS MOURIR POLITIQUE ET RELIGION  » ; au dos, une adresse, des horaires d’ouverture et la mention sibylline : « Les Pèlerins d’Arès ». Le lieu se trouve dans une rue attenante à la Plaine, trop proche de CQFD pour ne pas y jeter au moins un œil. Sur place, on découvre un local, peinture turquoise, qui passerait facilement pour l’une de ces petites boutiques branchées de centre-ville. Celui qui ouvre ce jour-là est un trentenaire en short-T-shirt : « Vous voulez un café ? » On prend plutôt un verre d’eau et on s’assoit face à lui : « C’est quoi les Pèlerins d’Arès ? » « Les Pèlerins t’invitent à te délivrer de tes croyances pour changer le monde.  » Ah.

« Tu peux prier, méditer, faire du yoga, il n’y a pas de recette ! »

À l’origine du mouvement : l’ancien prêtre orthodoxe Michel Potay. Dans les années 1970, celui-ci aurait reçu, dans sa maison de la petite localité d’Arès (Gironde), une série de révélations : Jésus, puis Dieu en personne, lui auraient livré un évangile. Sur les conseils de sa femme, Michel a tout consigné dans Le Signe ou la Révélation d’Arès, un ouvrage où se mêlent considérations sur la pénitence et charges contre toutes les formes de pouvoirs – religieux, politique, financier, social, culturel. Depuis, une communauté s’est formée autour de lui. Et si le prophète est mort récemment, en 2025, les pèlerins continuent de prêcher sa promesse : changer l’homme pour changer le monde.

L’anarchie selon Arès

Le mouvement ne semble pas avoir fait beaucoup d’émules. Mais de nombreuses villes, de Paris à Bordeaux, de Toulouse à Lille, et même en Suisse, comptent de petits groupes d’« arésiens ». En 2016, sur son blog personnel, Michel Potay présentait cette constellation comme autant d’« Anarkhia de pénitents » : des « petites unités humaines libres », affranchies « des grandes masses » dont profiteraient « le pouvoir et les ambitieux ». La politique, elle, est rarement définie mais toujours renvoyée à son péché originel : « fabriquer des lois et offenser la liberté  ». Convoquant Proudhon, Élisée Reclus, Tolstoï ou encore Jacques Ellul, le prophète charge néanmoins les « anars historiques » : « Comment ces assassins pouvaient-ils croire que tuer les puissants empêcherait qu’on les remplace ? […] Seul un travail apostolique de longue haleine sera efficace. »

Récemment, l’activité du mouvement s’est emballée au contact des Gilets jaunes. Toujours sur son blog, Michel Potay recense fièrement les apparitions d’arésiens en chasuble et pancarte à la main dans la presse locale. En commentaire, un fidèle se félicite que la médiatisation du mouvement « s’intensifie depuis sa participation à la contestation », et propose la création d’un « Comité de relations publiques » chargé de porter le message et le « rôle prophétique  » de Michel Potay. Une autre note de blog précise, toujours dans cette veine politico-mystique, « les revendications du Gilet jaune Michel Potay » : bâtir de « petites souverainetés françaises indépendantes », peuplées « d’humains pénitents, aimants, pardonnants, pacifiques, intelligents et libres spirituellement qui finiront par vivre en hommes de Dieu  ».

Foi sans recette, recettes de la foi

La lecture du blog de Michel nous a un peu paumés, mais notre interlocuteur marseillais répond à toutes nos questions avec chaleur. Faut-il être croyant ? « Juif, bouddhiste, chrétien, musulman ou humaniste, le message d’Arès est universel. » Faut-il prier ? « Tu peux prier, méditer, faire du yoga, il n’y a pas de recette ! » Comment s’engager concrètement ? « On tient des permanences, on parle aux gens dans la rue et une fois par an, on fait un pèlerinage à Arès, mais rien d’obligatoire. » Une seule question semble le mettre dans l’embarras : si Michel Potay a tout quitté pour se consacrer à sa révélation, comment subvient-il à ses besoins ? « Dans son message, Dieu lui a dit : “Si des gens peuvent vous filer un peu de sous pendant que vous vous occupez de ça… » On ravale notre envie de rire.

De retour à la rédac, on fouille dans les statuts de l’association. Michel Potay, « Personnalité Tutélaire », reçoit effectivement un salaire et des indemnités en sa qualité de « Prédicateur ». Le montant n’est pas indiqué. Mais le document nous apprend qu’il existe plusieurs niveaux d’engagement : les simples pèlerins ou les « Frères et Sœurs de foi » ; les « Postulants », qui demandent à rejoindre l’association ; les « Sociétaires », dont la candidature a été validée par le Comité d’administration ; les « Membres actifs », qui ont deux ans d’ancienneté et sont reconnus comme « dynamiquement et régulièrement engagés » ; enfin, les administrateurs, élus parmi ces derniers. Et si la hiérarchie peut paraître rigide, le prophète sait rassurer ses ouailles :« Je sais que vous ne faites pas partie […] du noyau dur engagé sur tous les fronts de notre foi active […], [mais je lis] votre petit courrier mensuel d’une très belle écriture accompagnant votre demi-dîme et je vous considère comme de mes très proches  », répond-il à une « Sœur » dans la section commentaire de son blog.

À la fin de notre entrevue, on avait demandé à notre pèlerin si on pouvait feuilleter le livre de Michel Potay. Sur le site de l’Association pour la diffusion internationale de la révélation d’Arès, il est vendu 23 euros. Mais après une heure de discussion, il nous l’a gracieusement prêté : « Il y a quelques conseils pour prier si tu veux !  » C’est comme ça que commencent les sectes, non ?

Gaëlle Desnos

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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CQFD n°254 (juillet-août 2026)

Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !

Hors dossier, CQFD s’est intéressé à la grande fuite des données numérique en France, à la fermeture des camping municipaux au profit du privé et la révolution des flamants roses, qui défie le pouvoir du premier ministre d’Albanie, Edi Rama.

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Paru dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Dans la rubrique Le dossier

Par Gaëlle Desnos
Illustré par Popolitique

Mis en ligne le 01.08.2026