L’hymne néo-nazi de nos campagnes
Au nom du Père, du Klan et du Français de souche
Une grande maison, vue sur la montagne, au cœur du parc naturel régional du Haut-Languedoc. On y vit en collectif, on y cultive ses légumes, on défend la cause animale et on se marie entre membres. Des têtes blondes crapahutent dans la forêt et s’adonnent à des activités artistiques. Les adultes se partagent l’enseignement, les tâches et les repas végétariens, rassemblés autour du doyen, Joël LaBruyère, qui ne manque jamais de sortir la guitare pour le dessert. Une vingtaine d’hommes et de femmes bien blancs en âge de réarmer démographiquement le pays a élu domicile sur les hauteurs de La Salvetat-sur-Agout depuis 2004. Face à la caméra complaisante d’une obscure boîte de prod, les membres des Brigandes promeuvent un petit paradis d’autosuffisance, antimatérialiste, antimondialiste, anticapitaliste (oui, oui) et surtout, antirévolutionnaire : « Ici, on va à l’encontre de la maladie de la société qui est l’individualisme – travailler, gagner de l’argent, jouir… Tout ça pour sa gueule. » Enceinte jusqu’aux yeux, Irène a trouvé dans cette communauté ses « frères et sœurs d’âme » – des architectes, traducteurs, biologistes ou profs de yoga qui se répartissent les ressources financières. Après des études dans une école d’art privée en Suisse et un voyage en Inde, elle tombe sur les écrits du fameux Joël LaBruyère, une révélation. Marianne, graphiste métropolitaine, abonde : « Dès que j’ai rencontré physiquement Joël, j’ai tout de suite su que cet homme avait des clefs à me donner pour atteindre le but de ma vie. »
« Il y a une idée de combat chez le Brigandes : une chanson, c’est comme un obus qu’il faut préparer pour pouvoir tirer »
Les jeunes femmes sont les choristes du groupe Les Brigandes, créé en 2014 : un gang de nanas, un loup vissé sur les yeux, pousse la chansonnette sur des airs allant du bal musette à Bénabar. Leur masque tombe bien bas à l’écoute des paroles : « Ils ont brandi le Coran comme un signe de ralliement pour tous les déracinés […] Satan décrète un ordre nouveau : en finir avec la chrétienté » ; « Avec des haches et des fusils pour la défense de notre vie face à la horde des ennemis ». Bras tendu vers le ciel, Marianne ne doute pas : « C’est quelque chose qui nous a été envoyé d’au-dessus. Même la famille d’Orléans a dit que les Brigandes avaient une mission pour la France. » La joyeuse communauté hippie vire au commando missionnaire : « Il y a une idée de combat chez le Brigandes : une chanson, c’est comme un obus qu’il faut préparer pour pouvoir tirer, explique Maxime, le musicien, sous le contrôle de Joël, le « trouvère »1. Mon rôle, c’est de trouver comment arranger la chanson, le bon gimmick, pour que même les ennemis finissent par l’avoir dans la tête. » Du groupuscule politisé à la secte spirituelle, il n’y a qu’un pas. Ici, le syncrétisme religieux sert un « ordre social nouveau », ambiance permaculture, micro-ferme et néofascisme.
Des jeunes femmes en robe blanche débitent des horreurs en courant dans les prés. En 2015, leurs clips léchés génèrent un petit buzz : douze disques, 10 millions de vues sur YouTube, une Quenelle d’or remise par Dieudonné himself. BFMTV, Quotidien, TF1 tournent leurs projos sur cette communauté qui divise des villageois dans le sud de la France. Les pouvoirs publics s’en mêlent en avril 2019 : Irène est convoquée à une Commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite en France. C’est sa BA sauce Jeanne d’Arc contre le « Tribunal bolchévique ». Leurs réseaux sont bloqués. On perd la trace des Brigandes en 2021, si ce n’est une chanson hommage au patriarche Le Pen et des sympathisants qui s’affirment haut et fort « nationalistes, patriotes et identitaires de tous bords et de toutes nations ». Ils appellent sur les réseaux sociaux à l’éradication des jeunes des banlieues.
Le groupe laisse derrière lui des enquêtes scabreuses à l’encontre de Joël LaBruyère, accusé du meurtre d’une adepte dans une communauté qu’il avait fondé en Belgique, d’abus de faiblesse, de travail dissimulé, de menaces de mort et de violences auprès du parquet de Tarbes suite aux plaintes d’ex-Brigandes – des femmes amoureuses éconduites selon l’intéressé. Aujourd’hui, le clan s’appelle la Communauté de la rose et de l’épée. Beaucoup plus discrète, active sur des serveurs autrichiens et russes, elle continue de vendre ses produits culturels via Barka – qui signifie « bénédiction » – Productions, une association non-employeuse labellisée Économie sociale et solidaire. Tant pis pour la renommée médiatique. Antoine, polo noué sur les épaules, l’assure : « Si une personne a une flamme dans son cœur et qu’elle lâche tout, à partir du moment où elle œuvre pour quelque chose qui la dépasse, elle est prise en main. J’ai lâché toutes les futilités du quotidien il y a neuf ans et au final la communauté divine m’a été offerte. »
Aurait-on à faire à une excroissance de Civitas2 ? Non, l’Église elle-même serait contaminée par les jésuites – « ils y ont fait entrer les Juifs » – et un pape rouge. Le clan des Brigandes prône la liberté de pensée en allant puiser dans le paganisme nordique et les courants ésotériques tels que la fraternité de la Rose-Croix et l’anthroposophie de Rudolf Steiner. Joël LaBruyère, aka Elihoé aka Mister Kevin aka Joël Barka – selon les groupes qu’il a créés – a flairé le filon : « L’idée de clan m’est venue parce que j’ai vu que les gens étaient perdus quand ils restaient seuls dans leur coin, ils tombent dans l’occultisme, le nouvel âge, les Tibétains [sic], le yoga, la médiumnité, le channelisme... On est conditionnés par cette contre-culture américaine consumériste. C’est très pénible de voir l’humanité souffrir », grimace-t-il, pépouze sur le pont de son bateau à moteur. L’octogénaire, militant pro-secte et pourfendeur de la Franc-maçonnerie, est dans les radars de la Miviludes3 depuis les années 1990 : il professait publiquement que le suicide collectif des membres de l’Ordre du Temple solaire était un massacre perpétré par l’armée. Jojo se revendique pêle-mêle des Pythagoriciens, des Templiers, des Cathares, des Vendéens, autant de communautés « génocidées » par le Système ou « technostructure » – quand il ne se rêve pas en Unabomber4. Un sourire vissé au coin des lèvres, il défend sa vision de l’organisation communautaire : « Il faut quelqu’un qui décide et qui contrôle, parfois de manière autoritaire. On ne peut pas commencer de manière démocratique. »
Cette spiritualité pagano-chrétienne sert un projet politique séparatiste : essaimer des bastions pour « combattre l’ordre mondial et protéger quotidiennement la civilisation européenne ». Avachi sur le canapé du média de « réinformation » MetaTV, Antoine, le « cerveau de la bande », fanfaronne la main sur le Manifeste des clans du futur : « C’est un appel au regroupement stratégique des forces. On veut partager une vie riche et fraternelle, éduquer nos enfants dans le mode de vie sain que nous produisons pour eux, dans l’amour du prochain – le prochain n’étant évidemment pas le Somalien qui meurt de faim à l’autre bout du monde, mais c’est celui qui est à côté de vous et qui partage les mêmes idées. » Faut pas déconner. « La diversité, c’est une France avec une identité française, une Arabie [sic] avec une identité arabe, une Inde, hindoue. On peut pas tout mélanger, il faut qu’on se rassemble entre nous pour élaborer de nouveaux codes sociaux. » Ou rétablir les anciens. L’avortement, c’est Satan sous les traits du progrès scientifique. « Dans les années 1960 en Angleterre, avec le développement du rock, les filles commençaient à baiser n’importe quand et elles faisaient que des conneries quoi », explicite doctement Maxime le troubadour. Le spectre du Lebensraum, cher aux nazis, se pointe avec sa cohorte « d’intellectuels », amis et références des Brigandes : le transfuge du FN-époque Maigret vers Reconquête, Jean-Yves Le Gallou ; son ami Dominique Venner, missionnaire du grand remplacement qui s’est tiré une balle devant l’autel de Notre-Dame de Paris ; le survivaliste suprématiste suisse Piero San Giorgio ou encore le théoricien néofasciste italien Gabriele Adinolfi. Tous prophétisent la guerre raciale et s’y préparent. Complotistes, royalistes, fascistes, patriotes, « anti-system forever »… Tout est bon dans le cochon. « Le seul parti qui défend notre pays, c’est évidemment le Front national », finit par concéder Maxime, anti-électoraliste de principe. Mais il ne propose rien d’autre que la démocratie… » Ben voyons. Dans cette farce, qui de la dinde masquée ou du dindon encarté va fourrer l’autre ?
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 . Poète et musicien du Moyen Âge du nord de la France, qui composait des chansons en langue d’oïl.
2 .Organisation politique catholique intégriste d’extrême droite.
3 . Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires
4 .Lire « Glossaire technocritique (2) », CQFD n°119 (février 2014).
Cet article a été publié dans
CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !
Hors dossier, CQFD s’est intéressé à la grande fuite des données numérique en France, à la fermeture des camping municipaux au profit du privé et la révolution des flamants roses, qui défie le pouvoir du premier ministre d’Albanie, Edi Rama.
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Paru dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Dans la rubrique Le dossier
Par
Illustré par Capucine Parmentier
Mis en ligne le 24.07.2026
Dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
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