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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>Sucre amer</title>
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		<dc:creator>Eric Louis</dc:creator>


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&lt;p&gt;En 2012, deux cordistes perdaient la vie dans un silo de sucre. Condamn&#233;s en premi&#232;re instance il y a deux ans, leur employeur et son donneur d'ordre, le groupe Cristal Union, ont &#233;t&#233; rejug&#233;s en appel le 21 septembre. Lui-m&#234;me ancien cordiste, &#201;ric Louis* nous raconte ce proc&#232;s charg&#233; de violence sociale. Le 13 mars 2012, Arthur Bertelli, 23 ans, et Vincent Dequin, 33 ans, tous deux cordistes, descendent en rappel les 53 m&#232;tres du silo n&#176; 4 de la sucrerie Cristal Union de Bazancourt (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.cqfd-journal.org/CQFD-no202-octobre-2021" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;202 (octobre 2021)&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.cqfd-journal.org/Arthur-Bertelli" rel="tag"&gt;Arthur Bertelli&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En 2012, deux cordistes perdaient la vie dans un silo de sucre. Condamn&#233;s en premi&#232;re instance il y a deux ans, leur employeur et son donneur d'ordre, le groupe Cristal Union, ont &#233;t&#233; rejug&#233;s en appel le 21 septembre. Lui-m&#234;me ancien cordiste, &#201;ric Louis* nous raconte ce proc&#232;s charg&#233; de violence sociale.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_4086 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;9&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.cqfd-journal.org/IMG/jpg/600px_cordistes.jpg' width='500' height='500' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_credits '&gt;Pole Ka
&lt;/div&gt;
&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le 13 mars 2012, Arthur Bertelli, 23 ans, et Vincent Dequin, 33 ans, tous deux cordistes, descendent en rappel les 53 m&#232;tres du silo n&#176; 4 de la sucrerie Cristal Union de Bazancourt (Marne). Arriv&#233;s sur le sucre, ils s'emploient &#224; d&#233;gager une porte lat&#233;rale, situ&#233;e &#224; 7 m&#232;tres au-dessus du niveau du sol. Mais au bout de dix minutes, la mati&#232;re se d&#233;robe sous leurs pieds. Deux trappes de vidage ont &#233;t&#233; ouvertes juste en dessous de l'endroit o&#249; ils travaillent. Erreur fatale : aspir&#233;s, les deux cordistes meurent ensevelis sous le sucre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Propri&#233;taire du silo, Cristal Union est un mastodonte de l'agroalimentaire, poss&#233;dant les marques Daddy ou encore Erstein. Arthur et Vincent avaient &#233;t&#233; embauch&#233;s par un de ses prestataires, Carrard Services. En 2019, les deux entreprises sont condamn&#233;es &#224; 100 000 &#8364; d'amende et deux ans de mise sous surveillance judiciaire. Les chefs d'&#233;tablissement au moment du drame, Michel Mangion pour Cristal Union et David Duval pour Carrard Services, &#233;copent de six mois de prison avec sursis et 15 000 &#8364; d'amende. Les pr&#233;venus font appel de ce jugement. Une nouvelle audience s'est donc tenue le 21 septembre dernier.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;***&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;Devant la cour d'appel de Reims, ce 21 septembre, il y a du monde. Il est 11 heures. M&#234;me si l'audience ne commence qu'&#224; 14 heures, c'est l'effervescence. Une large banderole se d&#233;ploie sur les grilles attenantes au b&#226;timent : &#171; &lt;i&gt;Pour Arthur, Vincent et Quentin&lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quentin Zaraoui-Bruat est mort en juin 2017, enselevi sous 370 tonnes de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;i&gt;, tu&#233;s au travail chez Cristal Union. Pour tous les coll&#232;gues aux vies d&#233;truites par leurs profits. Plus jamais&lt;/i&gt; &lt;i&gt;&#231;a&lt;/i&gt; &lt;i&gt; !&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux tables de camping charg&#233;es de tracts, d'affiches, de bouquins. Mais aussi de victuailles. Il faut prendre des forces, l'apr&#232;s-midi va &#234;tre longue. Tr&#232;s longue. Et &#233;prouvante. Mais ceux qui sont l&#224; ne sont pas &#224; &#231;a pr&#232;s. Ces femmes et ces hommes ont attendu sept longues ann&#233;es avant que la justice leur accorde une premi&#232;re audience. Elle avait dur&#233; douze heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux ans plus tard, &#224; l'entr&#233;e du tribunal, la responsable de la s&#233;curit&#233; s'arrache les cheveux. Fait l'appel des nombreuses parties civiles. Pas une ne manque. La jauge impos&#233;e par les mesures sanitaires risque de ne pas suffire. D'autant que de nombreux cordistes sont l&#224;, en soutien. Il faut &#233;galement caser les journalistes. La reporter de France Bleu confie : &#171; &lt;i&gt;C'est rare de voir autant de proches pr&#233;sents en appel. D'habitude, m&#234;me s'ils sont nombreux en premi&#232;re instance, ils se d&#233;couragent.&lt;/i&gt; &#187; Pour Arthur et Vincent, la mobilisation est intacte. Elle a m&#234;me grandi au fil des ann&#233;es. Comme une r&#233;ponse &#224; la lenteur de la justice. Comme un d&#233;fi au m&#233;pris des pr&#233;venus.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;Enlis&#233;s dans le d&#233;ni&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;Il serait tentant de faire un copi&#233;-coll&#233; du compte-rendu de l'audience de premi&#232;re instance&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Un silo de sucre et de d&#233;dain &#187;, CQFD n&#176; 175 (avril 2019).&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt; pour relater celle du 21 septembre. Tant l'ent&#234;tement dans le d&#233;ni, le rejet de la faute des uns sur les autres, le rab&#226;chage d'arguments techniquement faux se sont r&#233;p&#233;t&#233;s. Dans les m&#234;mes termes. Sur le m&#234;me ton. Leitmotiv d&#233;sesp&#233;rant. La m&#233;thode Cou&#233; en guise de d&#233;fense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la barre, Maurice Lombard. Le repr&#233;sentant l&#233;gal de Cristal Union. L'entreprise compara&#238;t en tant que personne morale. Pour un directeur industriel &#8211; d'un groupe qui comporte une dizaine d'usines employant au total pr&#232;s de 2 000 salari&#233;s, Maurice Lombard est balbutiant, confus, h&#233;sitant. Mais il campe sur ses positions. &#192; son sens, Cristal Union est un parangon de s&#233;curit&#233; &#8211; six ouvriers sont pourtant morts dans ses usines entre 2010 et 2019.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plan de pr&#233;vention ne mentionne pas le terme &#171; &lt;i&gt;ensevelissement&lt;/i&gt; &#187;, cause de la mort de Vincent et Arthur ? Tout le monde sait qu'un silo encore empli de plus de 5 000 tonnes de sucre pr&#233;sente des risques d'ensevelissement, voyons. Pourquoi faire redondance et &#233;crire cette &#233;vidence ? En revanche, le tout premier risque mentionn&#233; sur ledit plan de pr&#233;vention est &#171; &lt;i&gt;la pollution du produit&lt;/i&gt; &#187;. La priorit&#233; est clairement &#233;tablie. Le sucre fait l'objet de beaucoup plus d'attention que les travailleurs qui viennent y piocher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cordistes n'ont pas pu entrer par la porte des 7 m&#232;tres, en bas du silo, parce que le niveau de sucre &#233;tait anormalement haut ? Ce n'est pas un probl&#232;me. R&#233;pondant &#224; la pr&#233;sidente de la cour, Maurice Lombard en est s&#251;r, l'accident serait arriv&#233; m&#234;me si les cordistes avaient pu acc&#233;der au fond du silo par cette porte des 7 m&#232;tres et donc travailler sur une masse r&#233;duite de mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon M&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; Jean N&#233;ret, avocat de Cristal Union, la hauteur de sucre n'influe aucunement sur le travail &#224; fournir, ni sur les risques pr&#233;sents : &#171; &lt;i&gt;Il suffisait de d&#233;siler&lt;/i&gt; [vider le silo] &lt;i&gt;comme d'habitude selon la m&#233;thode des portions de camembert, sauf que l&#224;, les portions &#233;taient plus hautes. Et apr&#232;s&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ?&lt;/i&gt; &#187; Et apr&#232;s ? Faut-il rappeler &#224; M&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; N&#233;ret que le sucre culminait &#224; 15 m&#232;tres ? C'est la taille d'un immeuble de six &#233;tages ! Effectivement, pas de quoi s'inqui&#233;ter.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&#171; Les cris en guise d'alerte &#187;&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;Michel Mangion, le directeur de la sucrerie au moment des faits (il compara&#238;t en tant que personne physique), vient &#224; son tour &#224; la barre. Cristal Union a refus&#233; que son prestataire Carrard Services fournisse des talkies-walkies aux cordistes descendant au fond du silo ? Pas grave. Ceux-ci n'avaient qu'&#224; hurler &#224; l'attention de la vigie, 40 m&#232;tres plus haut. &#192; elle de courir au t&#233;l&#233;phone du monte-charge (&#224; condition qu'il soit bloqu&#233; au dernier &#233;tage du silo) et d'appeler la responsable des installations qui se trouve dans la cave. Si elle entend la sonnerie &#224; travers le fracas de la machinerie, il lui faudra alors tenter de comprendre le message au milieu du bruit ambiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a &#233;t&#233; pr&#233;cis&#233; au cours de l'audience que le jour de l'accident, entre le moment o&#249; les cordistes informent du danger et la fermeture des trappes de vidage, 16 longues minutes se sont &#233;coul&#233;es. Ce d&#233;lai semble satisfaire Michel Mangion. Lui qui pr&#233;conise &#171; &lt;i&gt;les cris en guise d'alerte&lt;/i&gt; &#187;.
La question de ces talkies-walkies devait &#234;tre abord&#233;e lors de l'accueil s&#233;curit&#233; des ouvriers, pr&#233;vu &#224; 13 h 30. Arthur et Vincent sont morts aux alentours de 11 h 30...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Interrog&#233; par les avocats, Michel Mangion est mis en difficult&#233;. &#192; ce moment, survient un &#233;pisode surr&#233;aliste. Maurice Lombard se l&#232;ve sans g&#234;ne du banc des pr&#233;venus et vient &#224; la barre au secours de son subordonn&#233;. Prend la parole, explique. La cour laisse faire. Les choses mises au point, Maurice Lombard retourne s'asseoir. Cette libert&#233; est r&#233;v&#233;latrice. Les gens de Cristal Union, pachyderme de l'agro-industrie dans la r&#233;gion, s'affranchissent des r&#232;gles en vigueur pour le commun des mortels dans l'enceinte du palais de justice. Pourquoi d&#232;s lors se soumettraient-ils aux lois applicables &#224; tout un chacun ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien de nouveau sous le soleil r&#233;mois. Cristal Union, imbue de ses milliards, &#233;tale sa suffisance. Rejette la faute sur son prestataire Carrard Services. Qui lui rend la pareille. Le d&#233;ni de responsabilit&#233; est total.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&#171; Pr&#233;judice commercial &#187;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;
&lt;/strong&gt;M&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; Maria-Claudette Aulon-Ponton, qui repr&#233;sente le SFETH, le Syndicat fran&#231;ais des entreprises de travaux en hauteur, est pr&#233;sente. Mais ne participe pas aux d&#233;bats. Ne pose pas une seule question aux pr&#233;venus, ni aux t&#233;moins. Le syndicat regroupe 43 des 600 entreprises de travaux sur cordes en France. Les plus importantes. En termes de chiffre d'affaires, s'entend. C'est un peu le Medef de la corde. D'ailleurs, il y est affili&#233;. Pas de hasard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le SFETH cherche &#224; se constituer partie civile. Comme en premi&#232;re instance, o&#249; sa demande avait &#233;t&#233; d&#233;clar&#233;e irrecevable &#224; l'&#233;nonc&#233; du jugement. Heureusement. Quel est le pr&#233;judice subi par un groupement d'entreprises millionnaires &#224; l'occasion de la mort de deux travailleurs pay&#233;s &#224; peine au-dessus du Smic ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plaidoirie de l'avocate, seul moment o&#249; elle s'animera, donne la pleine mesure des revendications de son client : &#171; &lt;i&gt;La concurrence d&#233;loyale des entreprises comme Carrard Services nuit &#224; la r&#233;putation et &#224; la confiance tant des donneurs d'ordres que de l'Inspection du travail qui est devenue extr&#234;mement m&#233;fiante sur ce type de travaux, du fait des actions et des pratiques qui sont aujourd'hui tr&#232;s clairement expos&#233;es.&lt;/i&gt; &#187; Ah, le bon vieux temps de l'opacit&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Il y a eu beaucoup d'articles de presse lors de l'audience en premi&#232;re instance. On a beaucoup parl&#233; des travaux sur cordes.&lt;/i&gt; &#187; Sous-entendu : des articles pas &#224; la gloire de ce m&#233;tier-passion, hors-norme (hors l&#233;gislation ?), qui fait r&#234;ver tout &#234;tre normalement constitu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au c&#339;ur d'un proc&#232;s traitant de la mort atroce de deux jeunes hommes, devant les souffrances endur&#233;es par leurs proches pendant pr&#232;s de dix ans en l'absence de r&#233;ponse de la justice, l'avocate des patrons de la corde vient parler r&#233;putation, concurrence, &#171; &lt;i&gt;pr&#233;judice commercial&lt;/i&gt; &#187;. Business, en un mot. M&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; Aulon-Ponton ne tiendra aucun propos sur le fond de l'affaire. N'aura aucune parole &#224; l'adresse des victimes et de leur famille. Elle r&#233;clame, au nom des pr&#233;judices subis par son client, 105 000 &#8364; de dommages et int&#233;r&#234;ts.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&#171; Corde tendue ! &#187;&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;La seule diff&#233;rence notable avec l'audience de premi&#232;re instance, c'est la pr&#233;sence de Julien Rivollet, cit&#233; en tant que t&#233;moin par les parties civiles. Il est cordiste, formateur, membre et pr&#233;sident de jurys d'examen. C'est l'un des professionnels les plus certifi&#233;s de France. Il a apport&#233; son expertise au groupe de travail sur les interventions en milieu confin&#233;, initi&#233; par le minist&#232;re du Travail, la MSA (la S&#233;curit&#233; sociale agricole) et l'Inspection du travail, &#224; la suite du d&#233;c&#232;s de Quentin, enseveli en 2017 dans un silo appartenant, l&#224; encore, &#224; Cristal Union.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant pr&#232;s d'une heure, il explique. Il pr&#233;cise. Fait la lumi&#232;re sur des zones d'ombre. R&#233;pond aux avocats. &#192; la cour. Ce point de vue technique est pr&#233;cieux. Cependant, il ne semble pas &#233;branler la conviction des avocats des pr&#233;venus. Surtout pas celle des conseils des entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; N&#233;ret, en petite forme, ne plaidera qu'une heure, contre 1 h 45 en premi&#232;re instance. Ce qui ne l'emp&#234;chera pas de psalmodier son antienne favorite : &#171; &lt;i&gt;corde tendue&lt;/i&gt; &lt;i&gt; !&lt;/i&gt; &#187; L'avocat de Cristal Union a utilis&#233; l'expression dix-huit fois en soixante minutes. Soit une fois toutes les trois minutes environ, restant imperm&#233;able aux explications de Julien. Ce dernier a pourtant longuement pr&#233;cis&#233; que piocher et pelleter le sucre en suspension, au bout d'une corde de 40 m&#232;tres, est mat&#233;riellement impossible. L'&#233;lasticit&#233; fait monter et descendre le cordiste comme un yoyo, et le fait accessoirement tourner sur lui-m&#234;me comme une toupie, puisqu'il n'a aucun point d'appui. Arthur et Vincent n'avaient donc d'autre choix que de travailler camp&#233;s sur la montagne de sucre. Qu'importe : M&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; N&#233;ret reproche aux travailleurs de n'avoir pas appliqu&#233; une consigne inapplicable. Rejetant ainsi la faute sur les victimes apr&#232;s l'avoir rejet&#233;e sur Carrard Services. La boucle est boucl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; Olivier Bernheim, avocat de Carrard Services, sera fid&#232;le au m&#234;me sch&#233;ma. Il interroge Julien : &#171; &lt;i&gt;Selon vous, la mentalit&#233; du cordiste est d'&#234;tre plut&#244;t ob&#233;issant aux consignes, ou au contraire il a une certaine id&#233;e de son ind&#233;pendance&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ?&lt;/i&gt; &#187; Sous-entendu, l'ouvrier serait un irresponsable ing&#233;rable bafouant les ordres et consignes de ses encadrants pour se mettre d&#233;lib&#233;r&#233;ment en danger. La r&#233;ponse de Julien fuse, sans &#233;quivoque : &#171; &lt;i&gt;Le cordiste demande des consignes claires.&lt;/i&gt; &#187; Mieux que tout autre, lui sait que le m&#233;tier souffre d'un manque de supervision et d'encadrement. Trop souvent, l'ouvrier cordiste est livr&#233; &#224; lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En la mati&#232;re, Carrard Services est loin d'&#234;tre exemplaire. Le document unique d'&#233;valuation des risques (DUER) pr&#233;sent&#233; aux enqu&#234;teurs n'avait pas &#233;t&#233; mis &#224; jour depuis 2006, soit six ans avant le drame. Ce document n'&#233;voquait &#224; aucun endroit les risques d'enlisement et d'ensevelissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cynisme de l'entreprise envers les victimes, et donc envers leurs proches assistant &#224; l'audience, atteindra ensuite un sommet d'ind&#233;cence. Rescap&#233; de l'accident, Fr&#233;d&#233;ric Soulier est dans la salle. Il d&#233;crira comment il a vu mourir ses deux coll&#232;gues. Ces longues minutes d'horreur, de peur, de cris inentendus. Le sentiment d'isolement au fond de ce pi&#232;ge. Il expliquera &#224; son tour l'impossibilit&#233; de travailler en suspension. Il affirmera fermement &#224; la cour qu'il n'&#233;tait pas au courant que des trappes pr&#233;vues pour permettre au sucre de s'&#233;couler &#233;taient ouvertes sous ses pieds. Avocat de Carrard Services, M&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; Bernheim pr&#233;tendra sans ciller, reprenant la fixette de son confr&#232;re : &#171; &lt;i&gt;Comme dans tout accident du travail, les victimes ont oubli&#233; les consignes. Elles ont oubli&#233; de travailler sur corde tendue.&lt;/i&gt; &#187; Puis, d&#233;signant Fr&#233;d&#233;ric dans la salle : &#171; &lt;i&gt;Tout comme Monsieur Soulier a oubli&#233; qu'on l'avait inform&#233; que des trappes &#233;taient ouvertes.&lt;/i&gt; &#187; Apr&#232;s cette affirmation lumineuse d'humanit&#233;, tout commentaire serait vain. Toute insulte inutile.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;Pour 1 200 &#8364; par mois&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;Comme en premi&#232;re instance, les pr&#233;venus se d&#233;faussent les uns sur les autres. Petite nouveaut&#233; tout de m&#234;me, les avocats des assurances des deux soci&#233;t&#233;s sont pr&#233;sents. Il faut savoir que les dommages et int&#233;r&#234;ts &#233;ventuels accord&#233;s aux parties civiles seront r&#233;gl&#233;s par les assurances. Il ne faudrait pas que ces sommes dues au titre de la r&#233;paration des pr&#233;judices subis par toutes ces personnes &#233;plor&#233;es viennent &#233;corner les bilans financiers des entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cristal Union, 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires, accable Carrard Services, 60 millions d'euros de chiffre d'affaires, qui le lui rend bien. Puis les deux bo&#238;tes fondent comme un seul vautour sur les d&#233;pouilles d'Arthur et Vincent, les pr&#233;tendant fautifs de leur propre mort. Michel Mangion, directeur de la sucrerie de Bazancourt &#224; l'&#233;poque, 7 000 &#8364; net par mois, se joint &#224; la cur&#233;e. David Duval, chef d'&#233;tablissement du sous-traitant, 5 000 &#8364; net par mois, charge son subalterne, responsable du chantier sur site.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arthur et Vincent sont descendus sans sourciller au fond de ce silo pour environ 10 &#8364; brut de l'heure. Soit approximativement 1 200 &#8364; net par mois. Sans la moindre prime de risque, de p&#233;nibilit&#233; ou de confinement. Maurice Lombard, Michel Mangion et David Duval n'auront aucun mot &#224; l'attention des victimes. Ni &#224; l'attention des familles pr&#233;sentes dans la salle. Si la valeur d'un homme se mesure davantage &#224; sa probit&#233; et &#224; son courage qu'&#224; son compte en banque, ceux-l&#224; ne sont assur&#233;ment pas dignes d'estime.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt; &#171; Une peine de tristesse &#224; perp&#233;tuit&#233; &#187;&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;L'estime est &#224; porter au cr&#233;dit de la maman de Vincent. Grave et droite, elle s'exprime &#224; la barre en quelques mots clairs et lourds de sens : &#171; &lt;i&gt;Je m'appelle Chantal Dequin, je suis toujours la maman de Vincent. Cette histoire, c'est celle du pot de terre contre le pot de fer. Mais ces messieurs doivent l'entendre, tant que je serais vivante, je ne les l&#226;cherai pas. Ils ont &#233;t&#233; condamn&#233;s &#224; six mois de sursis. Moi j'ai pris une peine &#224; perp&#233;tuit&#233; de tristesse.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avocate g&#233;n&#233;rale requiert les m&#234;mes peines qu'en premi&#232;re instance. Les avocats des pr&#233;venus plaident tous sans honte la relaxe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est presque 23 heures. Apr&#232;s quasi neuf heures d'audience, la pr&#233;sidente de la cour met son arr&#234;t en d&#233;lib&#233;r&#233;. R&#233;ponse de la justice le 24 novembre. Deux mois de pression suppl&#233;mentaires pour les proches. Quelle va &#234;tre la d&#233;cision de la cour d'appel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224;, plane la menace du pourvoi en cassation des pr&#233;venus. Au lendemain de l'audience, je re&#231;ois ce message d'une personne bien renseign&#233;e sur les pratiques locales : &#171; &lt;i&gt;On me dit que Cristal Union ira jusqu'au bout pour ne pas cr&#233;er de pr&#233;c&#233;dent sur son site et qu'elle essaie d'actionner de nombreux leviers&lt;/i&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&#201;ric Louis *&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;* &lt;i&gt;Membre fondateur de l'association Cordistes en col&#232;re, cordistes solidaires, l'auteur a travaill&#233; dans les m&#234;mes silos que Vincent et Arthur.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Quentin Zaraoui-Bruat est mort en juin 2017, enselevi sous 370 tonnes de grain, sur ce m&#234;me site de Bazancourt, o&#249; Arthur et Vincent ont perdu la vie. Il avait 21 ans.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;&lt;a href='https://www.cqfd-journal.org/Un-silo-de-sucre-et-de-dedain' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; Un silo de sucre et de d&#233;dain &#187;&lt;/a&gt;, &lt;i&gt;CQFD&lt;/i&gt; n&#176; 175 (avril 2019).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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