<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://www.cqfd-journal.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
	<link>https://cqfd-journal.org/</link>
	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://www.cqfd-journal.org/spip.php?id_auteur=586&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
		<url>https://www.cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L144xH50/siteon0-2-e90fe.png?1779602680</url>
		<link>https://cqfd-journal.org/</link>
		<height>50</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>GHB : un regard calme sur vos d&#233;fenses qui tombent</title>
		<link>https://www.cqfd-journal.org/GHB-un-regard-calme-sur-vos</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.cqfd-journal.org/GHB-un-regard-calme-sur-vos</guid>
		<dc:date>2022-07-15T10:26:09Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>JBZ</dc:creator>


		<dc:subject>Le dossier</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;En vacances &#224; New York, l'autrice de ces lignes et une de ses amies ont &#233;t&#233; drogu&#233;es au GHB par un g&#233;rant de bar. Elle raconte ici son exp&#233;rience de la soumission chimique et les tr&#233;sors de ressources qu'il leur a fallu mobiliser pour &#233;chapper &#224; une agression sexuelle pr&#233;m&#233;dit&#233;e. Traversant toute cette histoire : la culture du viol. Juin 2022. Vous entrez dans le cabinet d'un m&#233;decin. Vous &#234;tes fatigu&#233;e. Ou plut&#244;t, vous &#234;tes &#233;puis&#233;e. Vous imputez votre &#233;tat &#224; un surmenage. Vous travaillez (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.cqfd-journal.org/CQFD-no211-juillet-aout-2022" rel="directory"&gt;CQFD n&#176;211 (juillet-ao&#251;t 2022)&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.cqfd-journal.org/Le-dossier" rel="tag"&gt;Le dossier&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En vacances &#224; New York, l'autrice de ces lignes et une de ses amies ont &#233;t&#233; drogu&#233;es au GHB par un g&#233;rant de bar. Elle raconte ici son exp&#233;rience de la soumission chimique et les tr&#233;sors de ressources qu'il leur a fallu mobiliser pour &#233;chapper &#224; une agression sexuelle pr&#233;m&#233;dit&#233;e. Traversant toute cette histoire : la culture du viol.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_4652 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;31&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.cqfd-journal.org/IMG/jpg/1200ghb_resultat.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH707/1200ghb_resultat-27528.jpg?1780243072' width='500' height='707' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_credits '&gt;Illustration de Diane Etienne
&lt;/div&gt;
&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;lettrine&#034;&gt;J&lt;/span&gt;uin 2022. Vous entrez dans le cabinet d'un m&#233;decin. Vous &#234;tes fatigu&#233;e. Ou plut&#244;t, vous &#234;tes &#233;puis&#233;e. Vous imputez votre &#233;tat &#224; un surmenage. Vous travaillez trop. Vous avez toujours beaucoup travaill&#233;, mais depuis quelque temps, le travail ne rentre plus en vous. En v&#233;rit&#233;, plus grand-chose ne rentre en vous. Vous dites que vous &#234;tes irritable, que vos proches vous l'ont fait remarquer. Vous dites aussi que vous avez du mal &#224; &#233;couter, que vous ne parlez plus que du boulot et de la fatigue. En fait, vous avez du mal &#224; sortir de votre t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;decin vous questionne : &#171; &lt;i&gt;Depuis combien de temps ? &#187;&lt;/i&gt; Sans r&#233;fl&#233;chir, vous dites : &#171; &lt;i&gt;Six mois&lt;/i&gt;. &#187; Elle vous demande s'il s'est pass&#233; quelque chose &#224; ce moment-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous r&#233;pondez que non. Mais vous y pensez tout de suite &#8211; ce n'est jamais bien loin. Vous h&#233;sitez. C'est la premi&#232;re fois que vous la consultez. Vous la regardez attentivement. Vous h&#233;sitez encore. Vous ne prenez pas le risque qu'elle ne comprenne rien. Vous dites d&#233;finitivement &#171; &lt;i&gt;Non&lt;/i&gt;. &#187; Par les temps qui courent, le surmenage est une cause plausible, suffisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous vous r&#233;veillez dans un appartement new-yorkais. Dehors, il fait jour. Vous voyez la neige par la fen&#234;tre, sur les arbres, partout. Vous n'avez aucune id&#233;e de l'heure qu'il est. Dans le lit, &#224; cot&#233; de vous, il y a une bassine, un autre corps endormi, et un saladier vide. Vous vous pr&#233;cipitez vers les toilettes pour vomir. Pas grand-chose, mais les spasmes sont gigantesques. Vous retournez vous allonger. Votre amie ouvre un oeil. Vous parlez un peu. Avec difficult&#233;. Vous avez l'impression qu'un camion vous a litt&#233;ralement roul&#233; dessus. Vous avez soif mais l'eau vous d&#233;go&#251;te. Il est 7 heures du matin. Vous vous rendormez profond&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand vous vous r&#233;veillez &#224; nouveau, il est cette fois 15 heures. L'amie &#224; qui vous rendez visite &#224; New York est toujours &#224; c&#244;t&#233; de vous. Elle ouvre elle aussi p&#233;niblement les yeux &#8211; vos phases de sommeil et de r&#233;veil sont particuli&#232;rement synchrones. Vous avez la naus&#233;e. Il y a du vomi partout. Sur le sol de la chambre, sur vos v&#234;tements, sur vos chaussures, sur votre t&#233;l&#233;phone, sur votre manteau abandonn&#233; dans l'entr&#233;e. Vous avez terriblement mal &#224; la t&#234;te, aux os, &#224; l'&#226;me. Le t&#233;l&#233;phone de votre amie a sonn&#233; une quinzaine de fois. Personne n'a rien entendu. Vous vous levez, il faut se lever, vous n'allez pas rester &#233;ternellement dans ce lit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous &#234;tes maintenant sur le canap&#233;. Il fait nuit dehors. Vous essayez de manger un peu. Vous &#233;changez avec votre amie. Vous &#234;tes sid&#233;r&#233;e. Elle aussi. Ensemble, vous recollez les morceaux. L'enqu&#234;te commence. Et l'enqu&#234;te va vite. Vous vous souvenez de presque tout, et votre amie de presque rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis quelques jours, New York est paralys&#233;e par la temp&#234;te. La neige, qui tombe &#224; gros flocons, s'entasse en monticules bient&#244;t gris sur les trottoirs. Mais ce mardi de janvier, le soleil est revenu. Avec votre amie, vous faites une bonne heure de m&#233;tro jusqu'&#224; Little Odessa, vous vous promenez le long de la plage &#224; Coney Island, vous prenez des photos devant le Luna Park endormi, puis visitez l'aquarium. Un parfait programme de touristes. Il ne vous reste plus que quatre jours avant de rentrer en France. Vous n'avez pas envie que la journ&#233;e s'arr&#234;te. Vers 20 heures, vous d&#233;cidez d'aller boire une bi&#232;re dans un petit bar &#224; deux pas de chez votre amie. Peu de tables, uniquement des bi&#232;res artisanales, une ambiance aussi simple que travaill&#233;e, des serveur&#183;ses ultra &lt;i&gt;friendly&lt;/i&gt;. En fait, c'est le bar de quartier de votre copine ; le g&#233;rant la reconna&#238;t quand elle entre ; elle y a amen&#233; tous&#183;tes ses potes en visite.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip_poesie&#034;&gt;&lt;div&gt;Elle vous glisse &#224; l'oreille : &#171; Il faut qu'on se barre. Maintenant. &#187;&lt;/div&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Attabl&#233;es, vous d&#233;briefez, vous riez. La bi&#232;re se sert au demi, vous en commandez un deuxi&#232;me. Entre-temps, vous sortez fumer une clope sur le trottoir, et le g&#233;rant vous y rejoint pour fumer la sienne. La discussion s'amorce avec Brandon. Vous regagnez votre table. Puis l'heure approche &#8211; le bar ferme particuli&#232;rement t&#244;t en semaine, vers 22 heures. Vous levez soudain les yeux, il n'y a plus personne &#224; part une serveuse et le g&#233;rant. Vous dites &#171; &lt;i&gt;sorry &#187;&lt;/i&gt;, on va y aller. On vous r&#233;pond : &#171; &lt;i&gt;It's okay ! &#187;&lt;/i&gt; On vous propose m&#234;me de go&#251;ter la bi&#232;re de la maison, le temps de faire la fermeture. Vous acceptez volontiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous bondissez du canap&#233; pour fermer la porte de l'appartement &#224; clef. Un peu plus tard, l'image de son regard vous traverse et vous fait hurler ; votre amie sursaute et hurle &#224; son tour. Vous vous accrochez l'une &#224; l'autre. Putain mais merde. Vous vous sentez trop faibles pour sortir dans la rue, alors vous cherchez un num&#233;ro sur internet, le num&#233;ro d'aide aux femmes victimes de violences. Quelqu'un d&#233;croche. Vous expliquez tant bien que mal votre affaire. On vous dit d'aller &#224; l'h&#244;pital, on vous donne un nom. Vous appelez l'h&#244;pital. On vous trimballe de standard en standard. On vous dit d'aller voir la police. Vous &#234;tes trop crev&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous reportez l'id&#233;e au lendemain matin. Vous essayez de dormir. Vous mettez un r&#233;veil. Le r&#233;veil sonne. Vous prenez enfin une douche. Votre amie vous fait remarquer que vous parlez toute seule. Inlassablement, vous r&#233;p&#233;tez la sc&#232;ne, fait apr&#232;s fait, &#233;tape apr&#232;s &#233;tape. Vous ne faites pas expr&#232;s. Vous ne ma&#238;trisez pas &#231;a. Alors, bras-dessus bras-des sous, le pas mal assur&#233; sur la glace qui a fig&#233; sur les trottoirs, vous sortez chercher le commissariat du district. Manque de bol, deux flics de ce m&#234;me commissariat se sont fait buter lors d'une intervention quelques jours plus t&#244;t, et toutes les unit&#233;s de la ville sont en deuil. Les &#233;normes gerbes de fleurs dans l'entr&#233;e n'ont d'&#233;quivalent que la v&#244;tre &#8211; vous avez encore la naus&#233;e, et l'odeur du vomi s'est incrust&#233;e dans le cuir de votre canadienne. On vous fait comprendre que ce n'est pas trop le moment, mais vous insistez pour d&#233;poser plainte. De mauvaise gr&#226;ce, le type finit par vous demander ce qui s'est pass&#233;. Debout dans l'entr&#233;e, jambes tremblantes &#8211; mais pourquoi ne vous donne-t-il pas une chaise ? &#8211; vous racontez &#224; deux voix, vous donnez les d&#233;tails, vous incriminez, fatigu&#233;es mais coh&#233;rentes, tandis que le personnel du commissariat vous jette des regards en coin, &#231;a en devient g&#234;nant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous acceptez donc de go&#251;ter la bi&#232;re de la maison. Bien volontiers. Vous enregistrez que la serveuse n'est plus l&#224;, et que Brandon commence &#224; fermer les portes qui donnent sur la terrasse &#224; l'arri&#232;re. Puis il retourne vers le comptoir et vous propose de l'y rejoindre. Vous ramassez vos affaires et vous asseyez sur les chaises hautes. Deux verres vous y attendent d&#233;j&#224;. Il ouvre une grande cannette d'une bonne bi&#232;re rare devant vous, vous sert, et la conversation abandonn&#233;e un peu plus t&#244;t avec lui sur le trottoir reprend. Vous &#234;tes contente, vous trouvez que votre anglais est fluide, que votre amie et vous-m&#234;me parvenez bien &#224; donner le change : le sujet est politique, vous parlez des conditions de travail aux &#201;tats-Unis. Tout d'un coup, votre amie se met &#224; parler fort et de mani&#232;re d&#233;cousue. Vous avez l&#233;g&#232;rement honte, vous essayez de g&#233;rer la conversation. En face, le type fait comme si de rien n'&#233;tait, il continue d'interagir comme si tout &#233;tait &#171; normal &#187;. Vous vous dites qu'il est gentil, attentionn&#233;, qu'il ne veut pas la mettre mal &#224; l'aise. &#199;a ne fait pas dix minutes que vous &#234;tes install&#233;es au comptoir. Votre amie se l&#232;ve, dit qu'elle a chaud, qu'elle veut sortir fumer une cigarette. Vous la trouvez &#233;trange. Elle vous glisse &#224; l'oreille : &#171; &lt;i&gt;Il faut qu'on se barre. Maintenant. &#187;&lt;/i&gt; Vous la suivez dehors. Elle se roule une clope. Elle ne dit plus rien. Elle ne se barre pas. Au contraire, elle retourne &#224; l'int&#233;rieur en courant, vous laissant sa clope et seule sur le trottoir devant le bar, avec Brandon qui vous a suivie.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip_poesie&#034;&gt;&lt;div&gt;Vous avez la sensation qu'un &#233;clair vous traverse et vous immobilise. Tout s'&#233;loigne, vous voyez flou, vous &#234;tes happ&#233;e.&lt;/div&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Vous avez &#224; peine le temps de penser. Tout s'encha&#238;ne tr&#232;s vite. Vous dites quelque chose comme : &#171; &lt;i&gt;C'est bizarre, elle a l'air ivre, en fait on n'a pas encore d&#238;n&#233;, c'est peut-&#234;tre &#231;a. &#187;&lt;/i&gt; Il vous r&#233;pond quelque chose comme : &#171; &lt;i&gt;Oui, c'est important de manger &#187;&lt;/i&gt;, mais vous n'entendez plus bien. Vous avez la sensation qu'un &#233;clair vous traverse et vous immobilise. Tout s'&#233;loigne, vous voyez flou, vous &#234;tes happ&#233;e. La seule comparaison qui vous vient &lt;i&gt;a posteriori&lt;/i&gt;, c'est avec la fois o&#249; vous avez failli vous noyer dans une piscine, &#224; quatre ou cinq ans : la m&#232;re de votre copine vous parlait &#224; travers l'eau tout en essayant de vous attraper. Vous &#233;prouvez la sensation d'&#234;tre ivre au dernier degr&#233;. Tellement ivre que vous vous affaissez contre la vitrine du bar, puis presque par terre, en qu&#234;te d'un appui. Brandon continue de vous parler, de quoi vous n'en savez rien, vous n'entendez plus. Sur les escaliers du porche de la maison voisine, un groupe d'hommes est assis dans la nuit. Vous jetez un regard dans leur direction. Vous vous demandez s'ils vous ont vue. Et s'ils seraient des alli&#233;s &#8211; oui, vous vous souvenez tr&#232;s bien que cette pens&#233;e vous a travers&#233;e. Vous vous concentrez pour vous remettre debout. Brandon reste impassible. Il parle, parle, parle comme si de rien n'&#233;tait. Vous parvenez &#224; articuler enfin : &#171; &lt;i&gt;My friend&#8230; &#187;&lt;/i&gt; Il vous dit qu'il va voir, part, revient et assure qu'elle va &#171; &lt;i&gt;very well &#187;&lt;/i&gt;. D&#232;s lors, votre seul projet est de rejoindre votre amie, qui a disparu &#224; l'int&#233;rieur. Vous agrippant &#224; la rambarde, vous parvenez &#224; monter les quelques marches qui montent vers le bar, escort&#233;e par Brandon. &#199;a tangue. Vous vous vomissez dessus. Beaucoup. Une substance blanche, presque poudreuse. Avec un t&#233;moin qui vous regarde calmement, patiemment. Et qui ne fait rien. &#192; part fermer le loquet int&#233;rieur de la serrure de la porte d'entr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous &#234;tes &#224; l'a&#233;roport de Newark pour prendre votre avion retour. Dans le m&#233;tro puis le train qui vous y am&#232;ne, vous &#234;tes particuli&#232;rement stress&#233;e, sur le qui-vive, vous craignez de rater l'arr&#234;t &#224; chaque station. Vous avez une tachycardie de dingue, impossible &#224; calmer. &#199;a fait maintenant trois jours que vos vacances se sont arr&#234;t&#233;es. Et vous avez encore la naus&#233;e. Mais le plus gros probl&#232;me, c'est que votre esprit est rest&#233; coinc&#233; dans le bar. Vous revivez la sc&#232;ne en permanence. Vous savez tr&#232;s bien ce qui vous arrive, vous &#234;tes bard&#233;e de connaissances sur le sujet du trauma, mais la preuve en est, ce n'est pas parce que vous connaissez th&#233;oriquement le ph&#233;nom&#232;ne que vous en &#234;tes exempt&#233;e. Semaine apr&#232;s semaine, vous allez cocher de nombreuses cases du trouble du stress post-traumatique, sans toujours faire le lien entre les sympt&#244;mes (rappelez-vous, vous avez trop de travail) : r&#233;miniscences, flash backs, cauchemars, &#233;vitement des personnes li&#233;es de pr&#232;s ou de loin au trauma, troubles de l'humeur, troubles du sommeil. Mais pour l'heure, vous &#234;tes &#224; la fois &#224; l'a&#233;roport et dans le bar. Et vous avez l'impression que vous allez p&#233;ter les plombs.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip_poesie&#034;&gt;&lt;div&gt;Vous encaissez en silence cette obstruction au droit de d&#233;p&#244;t de plainte. Et vous vous mettez en qu&#234;te d'un h&#244;pital&lt;/div&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il faut dire que la journ&#233;e de la veille a &#233;t&#233; particuli&#232;rement &#233;prouvante. Au commissariat, le flic vous a &#233;cout&#233;es tout en &#233;tant r&#233;guli&#232;rement interrompu par son oreillette. Puis il est all&#233; voir un coll&#232;gue. Puis il est revenu pour demander : &#171; &lt;i&gt;Dans le bar, il y a une cam&#233;ra de surveillance ? &#187;&lt;/i&gt; Vous n'en savez rien et vous vous en foutez, d'ailleurs. Vous venez d'&#233;chapper de justesse &#224; un viol, on vous a administr&#233; une substance d&#233;gueulasse &#224; votre insu, vous avez eu peur de mourir pendant les heures qui ont suivi, et vous savez tr&#232;s bien qui est l'agresseur. Donc la cam&#233;ra, ben... Le flic cl&#244;t l'entretien par une phrase du style : &#171; &lt;i&gt;D&#233;so, y'a pas de preuves, vous devriez aller &#224; l'h&#244;pital, allez ciao. &#187;&lt;/i&gt; Vous r&#234;veriez de lui r&#233;torquer que justement, trouver les preuves, c'est son travail. Et que la plus grande preuve, c'est vous : oui, l&#224;, vous, les deux personnes qui lui parlent en ce moment. Mais vous avez d&#233;j&#224; cram&#233; toute votre &#233;nergie &#224; lui raconter votre histoire. Vous encaissez en silence cette obstruction au droit de d&#233;p&#244;t de plainte. Et vous vous mettez en qu&#234;te d'un h&#244;pital. Sans trop savoir ce qu'il pourrait s'y passer car vous avez lu la veille qu'aux &#201;tats-Unis comme en France, pour pouvoir faire des tests, quels qu'ils soient, dans ce genre de situation, il faut au pr&#233;alable avoir port&#233; plainte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vomir vous a r&#233;veill&#233;e. Vous rejoignez votre amie dans les toilettes, rest&#233;es ouvertes. Elle ne va pas &#171; very well &#187; du tout. Elle vomit ses tripes elle aussi, elle est blanche, mais surtout, elle est absente. Vous vous enfermez &#224; clef. Ce geste raconte que vous avez, quelque part en vous, enfin pris la mesure du danger, m&#234;me si vous n'en n'avez pas encore conscience. D'ailleurs, &#224; aucun moment ne vous vient l'id&#233;e d'appeler &#224; l'aide. En vous servant de votre t&#233;l&#233;phone, par exemple. En fait, vous ne paniquez pas du tout &#8211; n'oubliez pas, vous &#234;tes shoot&#233;e. Vous pensez comme un automate. Sortir des chiottes. Sortir du bar. Vous attrapez votre amie. Vous ouvrez la porte. Vous parlez au type. Aussi normalement que vous le pouvez. Peut-&#234;tre avez-vous dit : &#171; &lt;i&gt;Bon ben on va rentrer maintenant, on pourrait avoir l'addition ? &#187;&lt;/i&gt; Il vous semble m&#234;me que vous lui avez fait un grand sourire. Vous payez gr&#226;ce au sans contact. Votre amie avance docilement, avec une d&#233;marche saccad&#233;e. Vous refusez les deux verres d'eau que Brandon vous tend. Vous vous entendez dire : &#171; &lt;i&gt;See you ! &#187;&lt;/i&gt; Votre coeur se soul&#232;ve quand vous sentez que la poign&#233;e de la porte d'entr&#233;e r&#233;siste. Vous la d&#233;verrouillez sans probl&#232;me &#8211; alors que vingt minutes plus tard vous en auriez &#233;t&#233; incapable. Et vous vous retrouvez dans la rue, dans la nuit, dans New York. D&#233;fonc&#233;es jusqu'&#224; la moelle, mais libres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous ne savez pas trop comment, mais vous parvenez &#224; revenir &#224; l'appartement, &#224; deux p&#226;t&#233;s de maisons. La seule chose que vous savez avec certitude, d&#232;s la sortie du bar, c'est que vous avez &#233;t&#233; drogu&#233;es. Vous avez bu l'&#233;quivalent de trois demis de bi&#232;re. Vous vous connaissez bien. Vous n'&#234;tes pas ivres. Le mot &#171; GHB &#187; tourne en boucle dans votre t&#234;te. Jusqu'&#224; ce que vous ne puissiez plus lutter : votre amie, puis vous, tombez dans une sorte de coma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, vous comprenez que votre r&#233;action, dans le bar, a &#233;t&#233; bien plus rationnelle et organis&#233;e que vous ne l'avez cru dans l'imm&#233;diat. Agir comme s'il n'y avait aucun probl&#232;me &#8211; m&#234;me si la sc&#232;ne ressemble &#224; un mauvais remake de film d'horreur &#8211; est d&#233;stabilisant pour un agresseur. C'est une r&#233;action d'autod&#233;fense, qui a certainement d&#251; s'&#233;laborer &#224; partir de votre intuition : si vous aviez paniqu&#233; &#224; l'int&#233;rieur du bar, il aurait peut-&#234;tre paniqu&#233; &#224; son tour. Quelque part, vous l'avez pris &#224; son propre jeu : lui qui feignait la &#171; normalit&#233; &#187;, vous l'avez contraint &#224; rester dans ce script. Et puis, avec votre amie, vous avez coop&#233;r&#233;. Si elle n'avait pas prononc&#233; cette phrase qui puait le danger : &#171; &lt;i&gt;Il faut qu'on se barre. Maintenant. &#187;&lt;/i&gt; Auriez-vous vomi aussi vite ? Auriez-vous tout fait pour la rejoindre dans les toilettes ? Auriez-vous ?&#8230; Vous ne saurez jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lundi matin. Vous zonez dans la rue du Planning familial de votre ville en attendant que &#231;a ouvre. Votre esprit est encore coinc&#233; dans le bar, dans la nuit de mardi &#224; mercredi dernier. C'est insupportable, &#224; vous taper la t&#234;te contre un mur. &#192; New York, &#224; l'h&#244;pital, on vous a tout de suite crues. Selon le m&#233;decin, vous remplissez 16 crit&#232;res sur 20 de l'intoxication au GHB ou assimil&#233;, et m&#234;me si les analyses urinaires ou sanguines n'ont pu &#234;tre faites, car effectivement il fallait un d&#233;p&#244;t de plainte, il n'y a gu&#232;re de doute. De toute fa&#231;on, cette drogue &#233;galement appel&#233;e &#171; drogue du viol &#187;, est tr&#232;s difficile &#224; d&#233;tecter : apr&#232;s douze heures, les probabilit&#233;s de trouver des traces sont quasi nulles. &#192; l'h&#244;pital, on vous a aussi dit : &#171; &lt;i&gt;Bravo de vous en &#234;tre sorties. &#187;&lt;/i&gt; Mais en vrai, vous n'en n'avez rien &#224; foutre des f&#233;licitations. Vous voudriez juste qu'on vous lib&#232;re du bar. Et pour cela, il faudrait que justice soit faite. Apr&#232;s le premier commissariat, vous avez appel&#233; une unit&#233; sp&#233;ciale de la police de New York sur le conseil des soignant&#183;es. Mais l&#224; aussi on se fichait absolument de votre histoire. En France, m&#234;me sc&#233;nario. La polici&#232;re appel&#233;e par la conseill&#232;re du Planning demande, dubita tive, si vous ne vous &#234;tes pas intoxiqu&#233;e toute seule. C'est mal conna&#238;tre l'actualit&#233;. Depuis la r&#233;ouverture des rades apr&#232;s le confinement, les affaires de GHB explosent en France, en Belgique, au Royaume-Uni, partout, au point d'alimenter des comptes Instagram nomm&#233;s &#171; Balance ton bar &#187;&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lire &#224; ce sujet &#171; #balancetonbar ou le viol sous GHB &#187;, Le Monde (11/12/2021).&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;, et des rapports parlementaires. Un petit refrain retentit dans votre t&#234;te : &#171; Culture du viol, culture du viol, culture du viol &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avez fait ce qui vous semblait juste pour vous. Parl&#233; &#224; vos proches et &#224; votre psy. Contact&#233; des militant&#183;es &#233;tatsunien&#183;nes. R&#233;dig&#233; une lettre de d&#233;nonciation avec votre amie. Envoy&#233; cette lettre &#224; ces alli&#233;&#183;es, outre-Atlantique, pour qu'ils et elles &lt;i&gt;name &amp; shame &lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Que l'on peut traduire par : &#171; Pour qu'ils et elles d&#233;noncent et couvrent de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt; bien comme il faut. Les choses se sont calm&#233;es dans votre t&#234;te. Ou elles ont pris un autre chemin, celui de l'&#233;puisement peut-&#234;tre et d'une d&#233;fiance parfois &#224; fleur de peau. Quand la r&#233;f&#233;rente du centre d'addictovigilance de Paris a prononc&#233; l'expression &#171; soumission chimique &#187; au t&#233;l&#233;phone pour qualifier votre histoire, quelque temps apr&#232;s les faits, vous avez failli faire un malaise. Car, m&#234;me si vous vous frottez r&#233;guli&#232;rement aux questions de violence faites aux femmes dans le cadre de vos activit&#233;s professionnelles, et qu'on pourrait vous qualifier de plut&#244;t &#171; outill&#233;e &#187; sur le sujet, la froideur du terme, son cynisme, le calcul qu'il implique, l'usage d'un instrument ext&#233;rieur, s'accompagnent d&#233;sormais d'un regard calme sur vos d&#233;fenses qui tombent doucement. Et ceci est tout simplement insupportable.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;JBZ&lt;/div&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Lire &#224; ce sujet &lt;a href=&#034;https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/12/11/balancetonbar-ou-le-viol-sous-ghb_6105615_3224.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; #balancetonbar ou le viol sous GHB &#187;&lt;/a&gt;, &lt;i&gt;Le Monde &lt;/i&gt;(11/12/2021).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Que l'on peut traduire par : &#171; Pour qu'ils et elles d&#233;noncent et couvrent de honte. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
