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	<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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	<description>Mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales - en kiosque le premier vendredi du mois.</description>
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		<title>CQFD, mensuel de critique et d'exp&#233;rimentation sociales</title>
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		<title>Lettre ouverte : urgence pour la protection de l'enfance</title>
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		<dc:date>2022-06-17T09:56:44Z</dc:date>
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		<dc:creator>Wishbone</dc:creator>



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&lt;p&gt;De son exp&#233;rience dans l'univers de la protection de l'enfance, l'autrice de cette lettre ouverte tire un constat : l'institution est trop souvent d&#233;faillante. Et ce sont les m&#244;mes qui trinquent. L'autrice de cette lettre ouverte s'appelle Wishbone, &#171; du nom de l'os en triangle avec lequel on fait des v&#339;ux &#187;. Elle est com&#233;dienne et autrice, pr&#233;vient-elle, &#171; pas &#233;duc', ni assistance sociale, ni psy, ni rien &#187;. Elle &#233;crit donc ces lignes depuis &#171; l'exp&#233;rience satellitaire &#187; qu'elle a de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.cqfd-journal.org/Rien-que-pour-le-web" rel="directory"&gt;Rien que pour le web&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;De son exp&#233;rience dans l'univers de la protection de l'enfance, l'autrice de cette lettre ouverte tire un constat : l'institution est trop souvent d&#233;faillante. Et ce sont les m&#244;mes qui trinquent.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'autrice de cette lettre ouverte s'appelle Wishbone, &#171; &lt;i&gt;du nom de l'os en triangle avec lequel on fait des v&#339;ux&lt;/i&gt; &#187;. Elle est com&#233;dienne et autrice, pr&#233;vient-elle, &#171; &lt;i&gt;pas &#233;duc', ni assistance sociale, ni psy, ni rien&lt;/i&gt; &#187;. Elle &#233;crit donc ces lignes depuis &#171; &lt;i&gt;l'exp&#233;rience satellitaire&lt;/i&gt; &#187; qu'elle a de l'univers de la protection de l'enfance : trois mois de vie quotidienne avec les jeunes d'un foyer, mais aussi deux ann&#233;es pass&#233;es &#224; monter des ateliers avec le Planning familial, avec un institut m&#233;dico-&#233;ducatif (IME) ou avec une clinique de psychoth&#233;rapie institutionnelle&#8230; De ces exp&#233;riences, elle tire des constats sensibles et humains, d&#233;plorant que l'institution d&#233;laisse de plus en plus les enfants qui lui ont &#233;t&#233; confi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Cri num&#233;ro 1 &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il y a un an, une amie m'a demand&#233; de l'accompagner au conseil d&#233;partemental, service insertion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle avait travaill&#233; pendant huit mois dans l'Institut d&#233;partemental de l'enfance et de la famille (Idef) de ma ville pendant le confinement, en tant qu'infirmi&#232;re. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas trop les sigles de l'Aide social &#224; l'enfance (ASE), c'est un foyer o&#249; des enfants sont plac&#233;s en urgence, pour une mise &#224; l'abri imm&#233;diate, en attendant d'&#234;tre r&#233;orient&#233;s vers des accueils plus p&#233;rennes, en famille d'accueil ou en Maison d'enfants &#224; caract&#232;re social (Mecs) le plus souvent. Sachant que le d&#233;partement refuse la plupart des mesures de placements indiqu&#233;es par les travailleurs sociaux au contact des gamins qu'ils accompagnent, ce qui est un autre chapitre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon amie a pass&#233; le confinement &#224; charbonner pour dix dans une structure vid&#233;e de ses salari&#233;s en arr&#234;t maladie pour la plupart. Seul un de ses coll&#232;gues fut aupr&#232;s d'elle du d&#233;but &#224; la fin du confinement. Nous l'appellerons M.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au mois de juillet 2020, une jeune &#233;ducatrice dipl&#244;m&#233;e est embauch&#233;e. C'est son premier jour. Pour la soulager et lui permettre de prendre ses marques avec un petit nombre de jeunes, M. propose d'amener un groupe d'enfants au lac o&#249; ils ont l'habitude de se baigner. Drame : l'un d'eux meurt noy&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, au conseil d&#233;partemental, service Insertion, mon amie se retrouve face &#224; une femme aux yeux effray&#233;s, &#224; laquelle elle adresse un long discours :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Madame, je suis aussi coupable que M. Et je remettrai ma carte d'infirmi&#232;re &#224; l'&#201;tat fran&#231;ais. Je ne veux plus cautionner la maltraitance des usagers, des patients et des professionnels de notre syst&#232;me sanitaire et social. Nous sommes sens&#233;s mettre &#224; l'abri des jeunes qui sont en danger chez eux. Madame, nous n'y arrivons pas. Pire, nous les mettons en danger, &#224; notre tour. Combien de transmissions n'ont pas &#233;t&#233; prises en compte sur le traitement d'une jeune s&#233;ropositive qui partait en fugue tous les trois-quatre matins sans ses m&#233;dicaments ? Combien de fois ai-je entendu qu'on se sentait mieux quand elle n'&#233;tait pas l&#224; ? Est-ce que &#231;a n'est pas notre travail d'accueillir la souffrance de cette jeune fille ?&lt;br class='manualbr' /&gt;J'ai trop souvent observ&#233; l'impossibilit&#233; concr&#232;te de nous transmettre, entre professionnelles, des informations vitales pour les jeunes. Et plus grave peut-&#234;tre, nous n'avons pas le temps de penser notre pratique ni de prendre soin des relations qui se tissent dans l'&#233;tablissement, des besoins sp&#233;cifiques des accueillis. Madame, je d&#233;clare que ce jeune aurait pu mourir avec moi comme avec mon coll&#232;gue et ami M. Que cela fait des mois que la direction est d&#233;faillante, que l'organisation du travail d&#233;raille et que nous, sur le terrain, nous faisons avec les bouts de ficelle et nos derni&#232;res ressources pour tenir la baraque d'une institution qui d&#233;p&#233;rit. Il leur faut des moyens, Madame. C'est une question de survie, de dignit&#233; et de travail bien fait. &lt;br class='manualbr' /&gt;Encore une chose. Je n'ai toujours pas dig&#233;r&#233; ce jour o&#249; les travailleurs handicap&#233;s de l'Esat (&#201;tablissement et service d'aide par le travail) d'&#224; c&#244;t&#233; sont venus &#8220;nettoyer&#8221; nos pelouses par temps de canicule alors que ces personnes sont m&#233;diqu&#233;es pour la plupart et qu'elles avaient besoin de pauses, d'ombre et de verres d'eau que je fus la seule &#224; leur proposer. Je ne l'ai pas dig&#233;r&#233; parce que, figurez-vous, Madame, que nous avons d&#233;couvert &#233;berlu&#233;s que cette action &#8220;branle-bas de combat, il faut faire une beaut&#233; &#224; notre jardin !&#8221; avait &#233;t&#233; d&#233;cid&#233;e par la direction &#224; l'occasion d'une visite impromptue de M. P., le pr&#233;sident du conseil d&#233;partemental. J'ai &#233;t&#233; absolument scandalis&#233;e, Madame. Mais cela m'a confirm&#233; que nous marchions d&#233;cid&#233;ment sur la t&#234;te et j'esp&#232;re que vous avoir parl&#233; aujourd'hui amorcera un d&#233;but de quelque chose, d'une prise de conscience de la situation alarmante dans laquelle se trouve l'Aide sociale &#224; l'enfance.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma retranscription est sans aucun doute imparfaite. Cet entretien date de plus d'un an d&#233;j&#224; et il avait dur&#233; une heure et demie. Mon amie avait racont&#233; en d&#233;tail l'enfer qu'elle avait v&#233;cu et sa d&#233;cision, &#224; contre-c&#339;ur, de quitter son poste, ces jeunes et ses coll&#232;gues. Mais je vous fais le r&#233;sum&#233; &#224; br&#251;le-pourpoint de ma m&#233;moire. Mon souvenir de la r&#233;action de la femme dans son bureau est sans doute tout aussi tronqu&#233; mais j'en ai retenu ceci :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Hmm. Oui. Merci. Merci beaucoup de venir t&#233;moigner aupr&#232;s de nous. Ce qui me marque dans votre r&#233;cit et qui m'&#233;meut particuli&#232;rement, ce sont ces histoires de p&#233;dophilie que vous avez mentionn&#233;. C'est insupportable.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De tout le long d&#233;veloppement de mon amie centr&#233;e sur les dysfonctionnements de l'institution, elle n'avait gard&#233; qu'un &#233;v&#233;nement ext&#233;rieur mentionn&#233; rapidement. Parce qu'elle &#233;tait incapable de r&#233;pondre aux interrogations globales pos&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Cri num&#233;ro 2 &#8211; De la maltraitance dans la protection de l'enfance &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle a 15 ans et les rumeurs courent. Elle se prostitue. C'est en tout cas une forte t&#234;te. Le foyer lui est peu supportable et/ou le foyer ne la supporte pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant m&#234;me son arriv&#233;e, je m'attendais &#224; une redoutable monstresse. Je savais d&#233;j&#224; que les &#233;ducateurs feraient tout pour la pousser &#224; la fugue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Libellule est une guerri&#232;re, dangereuse pour les professionnels. Elle d&#233;stabilise l'interlocuteur &#224; des endroits plus ou moins conscients. Sa maturit&#233; et son corps font oublier trop rapidement son &#226;ge...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai entendu de la part d'un professionnel charg&#233; de sa protection : &#171; &lt;i&gt;C'est vraiment qu'une pute. Elle me donne la chaude pisse rien que d'y penser.&lt;/i&gt; &#187; Et dans les termes de plusieurs professionnels, pendant son passage d'&#224; peine une semaine entre deux fugues : &#171; &lt;i&gt;Vivement qu'elle s'en aille.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personnellement, j'ai eu deux altercations avec elle concernant le port du masque et un bizutage qu'elle avait fait subir &#224; un gamin de 9 ans. Mis &#224; part &#231;a, tout le monde m'avait dit de fermer ma chambre &#224; cl&#233; parce que sinon elle allait tout me voler. Je n'ai rien ferm&#233;, elle ne m'a rien vol&#233;. En revanche, j'ai eu un super &#233;change avec elle un matin o&#249; j'ai frapp&#233; &#224; sa chambre pour lui demander si elle aimait lire des bandes dessin&#233;es. &#171; &lt;i&gt;&#199;a d&#233;pend lesquelles&lt;/i&gt; &#187;, a-t-elle r&#233;pondu. Alors je lui ai dit qu'avant de venir au foyer, le directeur m'avait parl&#233; d'elle et que j'avais eu l'id&#233;e de lui amener une de mes BD pr&#233;f&#233;r&#233;es qui s'appelle &lt;i&gt;Trop n'est pas assez&lt;/i&gt;. &#171; &lt;i&gt;Ah oui ? Merci.&lt;/i&gt; &#187; Trois jours plus tard, elle me ram&#232;ne la BD de 400 pages dans ma chambre. &#171; &lt;i&gt;Je l'ai d&#233;vor&#233;e&lt;/i&gt; &#187;, qu'elle me dit. Cette fille, elle m'a vachement fait penser &#224; moi. La fin, par contre, elle est triste. Ces histoires de trahison, l&#224;, &#231;a m'a foutu le cafard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien n'est fait pour que l'institution puisse penser son incapacit&#233; &#224; accueillir cette jeune fille. Les adultes sont livr&#233;s &#224; eux-m&#234;mes sans aucun outil de supervision qui leur permettrait de comprendre ce qui en elle suscite un tel rejet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; force de fr&#233;quenter l'institution et de voir les effets de cette exclusion qui ne dit pas son nom sur trois jeunes diff&#233;rents, j'ai dress&#233; l'hypoth&#232;se suivante : les professionnels travaillent dans un dispositif d&#233;faillant qui les conduit &#224; &#234;tre maltraitants et/ou d&#233;faillants. Leur s&#233;curit&#233; psychique et physique, ainsi que la stabilit&#233; des groupes &#233;ducatifs, reposent donc sur deux choses : la bonne volont&#233; du professionnel et une typologie de gamins pas trop durs, pas trop perturbateurs, pas trop &#224; vif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une confirmation malheureuse de cette hypoth&#232;se me fut donn&#233;e dans de tristes circonstances en ce d&#233;but d'ann&#233;e. Un jeune du foyer s'est suicid&#233;. Nous l'appellerons Filopt&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon filleul&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fr&#233;quents dans l'univers de la protection de l'enfance, le parrainage et le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt; Asticot m'appelle pour m'avertir de ce drame. Inqui&#232;te pour Colibri, une autre de mes filleules qui &#233;tait tr&#232;s proche du jeune qui s'est suicid&#233;, je l'appelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Comment &#231;a va, Colibri ?
&#8211; &#199;a va bien et toi ?
&#8211; &#199;a va mais je suis un peu boulevers&#233;e, Asticot m'a inform&#233;e pour Filopt&#232;re. Comment tu te sens ?
&#8211; Oh, c'est des choses qu'arrivent.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Colibri &#233;tait quasiment la seule personne avec qui Filopt&#232;re discutait et ils s'&#233;taient encore plus rapproch&#233;s au mois de d&#233;cembre, juste avant sa demande d'hospitalisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse apparemment r&#233;sign&#233;e de Colibri m'alarme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la foul&#233;e, j'appelle l'&#233;ducateur r&#233;f&#233;rent &#224; la fois d'Asticot, de Colibri et de Filopt&#232;re, les trois protagonistes. L'&#233;ducateur dira, lors de cette conversation : &#171; &lt;i&gt;Ah Colibri ! Cette jeune fille est incroyable ! Elle fait preuve de tellement de r&#233;silience ! J'ai jamais vu &#231;a.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Colibri a 19 de moyenne en terminale scientifique, ne bronche jamais et fait ce qu'on lui dit. En somme, elle ne demande absolument pas de travail &#224; son &#233;ducateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pu m'emp&#234;cher de confirmer un lien malsain de causalit&#233; : mutisme, silence, docilit&#233; et/ou replis sur soi = ne pas demander de travail &#224; son &#233;ducateur = r&#233;silience = l'id&#233;al type de l'enfant &#224; accueillir au foyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Filopt&#232;re non plus ne demandait pas de travail &#224; son &#233;ducateur. Mais nous avons pu v&#233;rifier que la r&#233;silience de Filopt&#232;re &#233;tait suffisamment endommag&#233;e pour le conduire &#224; la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en conclurai que cette (absence de) posture &#233;ducative est un danger public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Cri num&#233;ro 3 &#8211; Variation sur le m&#234;me th&#232;me &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Girafon arrive au foyer la veille de mon s&#233;jour pour trois semaines aux vacances de P&#226;ques. Girafon vient de quitter sa maman qui ne veut plus ni le voir ni lui parler. Aucun appel t&#233;l&#233;phonique. Rien. Ce petit gar&#231;on est une pile &#233;lectrique. Il a 8 ans mais n'a jamais appris &#224; tenir des couverts. Une sorte de Denis De la Jungle l&#226;ch&#233; dans une institution r&#233;gl&#233;e sur un code de conduite minimal et des horaires auxquels il n'a jamais &#233;t&#233; habitu&#233;. Un Denis De la Jungle moins joyeux &#233;videmment. Et qui sait tr&#232;s bien user du langage quand il le souhaite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut dire que Girafon n'a pas &#233;t&#233; accueilli par son groupe. Le fait qu'il soit probl&#233;matique a &#233;t&#233; la premi&#232;re chose que lui a renvoy&#233; le foyer :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On ne peut pas g&#233;rer un gamin comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi on re&#231;oit ce genre de gamin ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'institution se met &#224; g&#233;n&#233;rer des anticorps pour combattre l'infection (un enfant hors norme, en l'occurrence) qui risquerait de d&#233;stabiliser l'ensemble de l'&#233;tablissement dont le m&#233;tabolisme est trop faible pour assimiler sans risque ce genre de probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au mieux (au pire), les anticorps agissent suffisamment efficacement pour que l'infection s'en aille (exclusion de l'enfant ou fugue), au pire (au mieux), les anticorps adoucissent leur charge quand ils observent une forme de t&#233;nacit&#233; : de toute fa&#231;on, le virus va rester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du coup, rien n'est fait pour r&#233;fl&#233;chir en &#233;quipe ni en supervision, pour penser un accueil bien-traitant, respectueux de l'identit&#233; de l'enfant, de sa peine et de son angoisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aveuglement li&#233; &#224; l'habitude est tel que les professionnels ne peuvent pas, ou en tout cas, ne saisissent pas ce qui, &#224; l'arriv&#233;e de Girafon, est investi positivement par l'enfant. Prenons l'exemple que je connais : mes ateliers th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que je me suis pr&#233;sent&#233;e &#224; son groupe, le lendemain de son arriv&#233;e, Girafon a hurl&#233; &#171; &lt;i&gt;Super, du th&#233;&#226;tre !&lt;/i&gt; &#187;. Et pendant plus de quinze jours, je l'ai accueilli tous les jours &#224; une ou deux exceptions pr&#232;s pour un atelier individuel d'1h30-2h de &#171; th&#233;&#226;tre &#187;. Je n'ose pas employer le terme de psychodrame parce que je n'en connais que quelques ressorts th&#233;oriques. En revanche, je peux certifier que chaque jour, nous avons rejou&#233; les sc&#233;narios que Girafon cr&#233;ait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur quinze s&#233;ances, il mit en sc&#232;ne de son propre chef les trois m&#234;mes personnages (la m&#232;re, le p&#232;re, le fils).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but, il me demandait de jouer quelques personnages (les policiers surtout), mais peu &#224; peu, il s'est mis &#224; cr&#233;er les d&#233;cors et les situations sans moi. Jusqu'&#224; la derni&#232;re s&#233;ance o&#249; j'ai d&#251; revenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'y ai incarn&#233; la m&#233;chante m&#233;m&#233; sadique qui voulait enfermer papa et maman dans une cage et leur faire manger son caca.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette rencontre et ces ateliers furent des moments de d&#233;foulement et de formulation importantes, je crois, pour ce petit gar&#231;on. Il se sentait en s&#233;curit&#233; et acceptait le peu de cadre que je lui donnais (un espace, un temps et une fiction). Et quasiment personne dans cette structure ne m'a pos&#233; de question sur le travail que nous faisions. Par contre les &#233;ducateurs et &#233;ducatrices ne se sont pas priv&#233;s de me faire sentir que &#231;a les saoulait grave que Girafon demande l'heure toutes les dix minutes pour savoir quand commen&#231;ait son atelier th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, j'ai d&#251; partir en urgence &#224; l'h&#244;pital pour que Coucou, mon troisi&#232;me et dernier filleul, se fasse soigner le trou qu'il s'&#233;tait fait dans le pied &#224; cause d'un coin de fen&#234;tre qui lui &#233;tait tomb&#233; dessus. Une sombre histoire que je ne d&#233;velopperai pas. J'&#233;tais donc aux urgences &#224; l'heure de ma s&#233;ance de th&#233;&#226;tre pr&#233;vue avec Girafon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon retour, la premi&#232;re interaction avec un professionnel du foyer, fut une v&#233;ritable engueulade : &#171; &lt;i&gt;Bon Wishbone, tu t'occupes de Girafon, l&#224;, j'en peux plus, il t'a demand&#233; tout l'apr&#232;s-midi, c'est insupportable. Lui dis pas une heure si tu peux pas la respecter, ok ?!&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;t&#233; envahie par un sentiment de profonde injustice mais j'ai gard&#233; mon calme, et r&#233;pondu : &#171; &lt;i&gt;Je dois reprendre mes esprits l&#224;, j'ai pass&#233; trois heures aux urgences et j'ai failli tourner de l'&#339;il en voyant Coucou se faire soigner. Donc je mange avec les ados et je prends Girafon en sortant de table &#224; 20h.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai r&#233;ussi que le lendemain &#224; leur formuler (mal) les choses. Que je trouvais injuste ce qu'ils me renvoyaient alors que tous les jours, je les lib&#233;rais de ce qui semblait &#234;tre leur fardeau pendant plus d'une heure et que moi, je n'&#233;tais pas pay&#233;e pour &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai trouv&#233; aucun soutien dans l'&#233;quipe pour r&#233;fl&#233;chir ma pratique avec Girafon et savoir comment g&#233;rer au mieux les derni&#232;res s&#233;ances et mon d&#233;part (j'habite &#224; plus de 500 kilom&#232;tres de ce foyer et mon s&#233;jour &#233;tait pr&#233;vu pour trois semaine seulement, cette fois-ci). J'ai d&#251; appeler un ami p&#233;dopsy et ma propre m&#232;re pour pouvoir chialer un bon coup, retrouver mes esprits et me souvenir de la base : sois toi-m&#234;me, dis lui la v&#233;rit&#233;, formule les choses. Aie confiance en sa capacit&#233; de reconstruction, aussi. F&#233;licite-le, dis-lui &#224; quel point tu admires ses efforts pour survivre &#224; son chagrin... Que vous ne vous reverrez pas souvent mais que tu garderas un lien avec le foyer. Tout ce qui &#233;tait vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui ai dit tout &#231;a, je lui ai donn&#233; mon num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone contre les recommandations des &#233;ducateurs, et je lui ai fait lire le courrier que j'adressais au directeur pour l'inciter &#224; inscrire Girafon &#224; des s&#233;ances de psychodrame, ce que Girafon d&#233;sirait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s mon d&#233;part, il m'a appel&#233;e une fois. Il a entendu ma voix. &#199;a a d&#251; avoir le go&#251;t de la confirmation que mon au-revoir n'&#233;tait pas un mensonge. Que j'existais encore ou quelque chose comme &#231;a. Et ce fut tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pourrais continuer les cris, parler de Dauphin qui est arriv&#233; six mois avant Girafon et qui re&#231;ut, le premier soir de son arriv&#233;e, l'accueil qui suit de la part du veilleur de son pavillon : &#171; &lt;i&gt;Toi je sais qui tu es, esp&#232;ce de fils de pute. Alors autant te dire que les soirs o&#249; je travaille, j'ai pas int&#233;r&#234;t &#224; voir ta petite gueule d'encul&#233;. Va dans ta chambre.&lt;/i&gt; &#187; Cette sc&#232;ne me fut r&#233;p&#233;t&#233;e maintes et maintes fois par les ados du pavillon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parler de Filopt&#232;re et du fait que son addiction au crack, suivie en addictologie, n'aie jamais &#233;t&#233; transmise au directeur du foyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en passe. Des remarques racistes, sexistes, homophobes gliss&#233;es comme si de rien dans le quotidien des jeunes. Et des principes &#171; &#233;ducatifs &#187; persistants d'humiliation, de chantage et de punitions. Quand on s'habitue, &#231;a devient la norme.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-center&#034; style=&#034;text-align:center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Reprendre son souffle &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, le m&#233;tier d'&#233;ducateur a toujours &#233;t&#233; sacr&#233;. J'ai ador&#233; entendre ma m&#232;re, &#233;duc', parler de son job, des jeunes qu'elle suivait, de ses r&#233;flexions, de son travail d'&#233;quipe. J'ai donc longtemps pens&#233; que tous les &#233;ducateurs devaient &#234;tre aussi g&#233;niaux que ma m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vivre dans ce foyer fut une douche froide. J'ai eu peur du niveau crasse d'accompagnement et de relation &#233;ducative. D'une routine de prise en charge au quotidien parsem&#233; de petites violences &#233;ducatives tellement int&#233;rioris&#233;es qu'elles sont devenues pour bon nombre de professionnels et d'enfants, une norme dont on s'accommode. Les uns dans un sentiment de travail fait, les autres dans la confirmation qu'il faudra faire l'anguille et ruser pour &#234;tre le moins emmerd&#233; possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis j'ai eu la chance de d&#233;couvrir un nouvel Institut m&#233;dico-&#233;ducatif (IME) r&#233;cemment et d'y passer du temps. J'y ai d&#233;couvert une institution qui avait encore les moyens de ses fins : des r&#233;unions d'&#233;quipe et des synth&#232;ses hebdomadaires, un comit&#233; de suivi, des Conseils de la vie sociale (CVS) vivaces, de l'analyse des pratiques, des supervisions, des r&#233;unions institutionnelles r&#233;guli&#232;res, un comit&#233; d'&#233;thique qui vient chercher des r&#233;ponses aux cas de consciences des professionnels. Et des jeunes consult&#233;s r&#233;ellement, pris en compte dans leurs besoins, dans leurs envies et dans les d&#233;cisions &#233;ducatives, la r&#233;daction des r&#232;glements, l'am&#233;nagement des locaux et m&#234;me pour les plans des nouveaux b&#226;timents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et curieusement, tous les &#233;ducateurs et &#233;ducatrices sont pleinement concern&#233;s et investis. Ils se questionnent sur ce qu'ils font, comment ils le font et ont pour c&#339;ur de cible le bien-&#234;tre et l'&#233;panouissement des gamins avec lesquels ils travaillent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors je me suis na&#239;vement pos&#233;e la question : cet IME accueillerait-il les derniers survivants d'une pratique &#233;ducative qui soutient les jeunes plut&#244;t que de les d&#233;molir ? Ou est-ce l'institution qui donne les moyens &#224; ses agents de s'am&#233;liorer dans leur pratique, de rester vivants et bien-traitants ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un passage &#233;clair &#224; la clinique psychiatrique de la Chesnaie, un des derniers bastions de d&#233;fense de la psychoth&#233;rapie institutionnelle, me donne l'avant-go&#251;t d'une confirmation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on donne aux professionnels l'occasion de bien travailler, de faire du vrai travail de soin, d'accompagnement, je pense qu'ils sont peu, ceux qui resteront sur le carreau &#224; bouder et &#224; s'accommoder de leur violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors voil&#224;, c'est &#231;a mon cri, mon SOS. Moi je suis le bec dans l'eau, je ne sais pas comment continuer de relationner avec une institution aussi d&#233;connante que le foyer o&#249; vivent mes trois filleuls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sachant qu'une grande partie de la jeunesse qui s'ins&#232;re dans les parcours ASE est mise en danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ne pas donner &#224; ces gamins des institutions qui puissent fonctionner sur un principe basique de bien-traitance, c'est construire de futurs adultes cass&#233;s, d&#233;go&#251;t&#233;s, amers, en col&#232;re, fragiles et tout ce qui s'en suivra de malheur pour eux et pour nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de pas grand-chose, j'en suis s&#251;re. Parce que je suis persuad&#233;e qu'aucun professionnel de ce foyer n'a l'intention de maltraiter ou de mal travailler. Je suis s&#251;re que si demain, l'organisation de leur travail ramenait l'impens&#233; et les inconscients au c&#339;ur de leur r&#233;unions d'&#233;quipe, s'ils avaient des temps de recul, de retour sur soi, de mise en commun et d'abstraction... ils pourraient (re)devenir de bons professionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela peut sembler bien arrogant de la part d'une autrice et com&#233;dienne. Mais il semble que les travailleurs et travailleuses sociaux essaient de faire entendre leur voix depuis des ann&#233;es et que rien ne bouge. Peut-&#234;tre qu'un regard ext&#233;rieur, satellitaire, celui d'une infiltr&#233;e aura le privil&#232;ge de
l'&#233;cho politique. &#199;a ne serait pas juste, mais je l'esp&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que ce qui devrait &#234;tre des refuges n'ont plus les moyens d'en &#234;tre. Plus de 300 000 enfants suivis par l'ASE sont menac&#233;s dans leur int&#233;grit&#233; physique et psychique &#224; cause d'une prise en charge qui n'a pas les moyens de ses ambitions. 300 000 enfants !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'dis &#231;a, j'dis rien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes propositions sont tr&#232;s concr&#232;tes finalement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;*&lt;/strong&gt; Donner les moyens financiers aux structures de cr&#233;er de vrais temps de r&#233;union d'&#233;quipe, de supervision (qu'elle ne soit pas &#224; la charge et au bon vouloir des salari&#233;.e.s comme c'est trop souvent le cas pour les rares professionnels qui s'astreignent &#224; cette &#171; discipline &#187;) et d'analyse de la pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;*&lt;/strong&gt; Financer des formations et inciter &#224; la formation tout au long de la carri&#232;re (politique de r&#233;duction des risques, &#233;ducation sexuelle et affective, notions de base de la sociologie. Soit trois domaines o&#249; j'ai &#233;t&#233; souffl&#233;e de constater une totale ignorance de la part de beaucoup d'&#233;ducateurs)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;*&lt;/strong&gt; Valoriser les comit&#233;s d'&#233;thique et les CVS pour remettre r&#233;guli&#232;rement au c&#339;ur de l'&#233;tablissement la question du pourquoi on fait et comment on fait ; pour rester dans les clous de nos pr&#233;rogatives, de nos devoirs, de nos missions.... Et pour inclure les jeunes et les salari&#233;s dans un processus d'empuissantement, de dialogue avec les pouvoirs publics. Sans parler d'une forme de &#171; r&#233;paration &#187; du capital symbolique souvent tr&#232;s entam&#233; chez les jeunes accompagn&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;*&lt;/strong&gt; Remettre des postes de param&#233;dical et de psy au c&#339;ur des &#233;tablissements et inciter &#224; les inclure dans l'organisation des r&#233;unions et de la vie quotidienne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;*&lt;/strong&gt; Permettre aux jeunes d'&#234;tre partie prenante de leur lieu de vie, d'&#234;tre force de proposition, de penser les r&#232;gles, l'organisation de la vie collective. Que les d&#233;cisions cessent d'&#234;tre v&#233;cues syst&#233;matiquement comme arbitraires, injustes, castratrices et/ou humiliantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;*&lt;/strong&gt; Encourager des partenariats vivants avec le monde ext&#233;rieur (Mouvement Fran&#231;ais du Planning Familial, &#233;v&#233;nements culturels ou sportifs, r&#233;paration de v&#233;los ... ). Exemple : le club de La Chesnaie o&#249; patients et professionnels travaillent ensemble pour cr&#233;er leur saison culturelle&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir le site des amis de La Chesnaie et celui du club de La Chesnaie.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin bon, des chercheurs en sciences de l'&#233;ducation, des psychanalystes, des exp&#233;rimentateurs fous et g&#233;niaux comme Fernand Deligny sont pass&#233;s avant moi et ont propos&#233; des mod&#232;les et des anti-mod&#232;les, ou simplement des &#233;thiques, des ontologies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne me pose pas &#224; cet endroit, ni de recherche, ni d'abstraction, ni de clinique, finalement. Je me pose ici avec tous mes affects et ma passion de femme qui s'est li&#233;e intimement &#224; des personnes qui travaillent et vivent dans un &#233;tablissement maltraitant. Et ce qui est terrible, c'est que cet &#233;tablissement soit consid&#233;r&#233; comme un lieu relativement pr&#233;serv&#233; par rapport au reste du secteur social. On s'est d&#233;j&#224; habitu&#233; &#224; la d&#233;connade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous renvoie &#224; mes premiers cris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi qu'aux &#233;ducateurs &#171; ambulatoires &#187; qui pondent rapport sur rapport pour pr&#233;coniser des mises &#224; l'abri et qui n'ont comme seule r&#233;ponse &#171; placement &#224; domicile &#187;, comptabilis&#233; comme une place cr&#233;&#233;e alors que ce n'est concr&#232;tement, que deux ou trois visites &#224; domicile par semaine d'un &#233;ducateur...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous renvoie aussi &#224; deux de mes filleuls qui, &#224; 10 et 13 ans ont d&#251;, en l'espace de deux mois, r&#233;cup&#233;rer plusieurs adolescents sur le point de se d&#233;fenestrer &#224; l'IDEF...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;, je parle depuis mes tripes et j'essaie de faire marcher mon cerveau pour proposer des mesures concr&#232;tes qui ne seraient pas r&#233;volutionnaires (la plupart des choses propos&#233;es sont d&#233;j&#224; sens&#233;es &#234;tre appliqu&#233;es mais n'ont pas les moyens de l'&#234;tre) mais qui permettraient de sauver des vies, d'aider des jeunes fracass&#233;s et humili&#233;s &#224; se construire la t&#234;te haute et de redonner de la joie aux &#233;ducateurs et aux &#233;ducatrices broy&#233;s par leur sentiment d'impuissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis voyons plus grand :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veux qu'on soit capables de proposer &#224; Coucou, 13 ans, autre choses qu'un CAP informatique alors qu'il r&#234;vait d'&#234;tre avocat parce qu'&#224; 18 ans il faut qu'il soit capable de se payer un loyer. Que Coucou ait le droit de se construire un horizon plus grand que ce &#224; quoi il est pr&#233;destin&#233; et qu'on l'y encourage sans que &#231;a le mette en danger &#224; sa majorit&#233;&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#192; 18 ans, l'ASE ne s'occupe plus des jeunes. Certains &#233;lus, tr&#232;s rares, sont (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas d'Asticot en t&#234;te, je souhaite qu'on soit capable de le r&#233;concilier avec l'apprentissage de la lecture et de l'&#233;criture, qu'on cesse de l'humilier. Qu'il soit valoris&#233; pour ses qualit&#233;s humaines tr&#232;s vives d'attention &#224; l'autre, de soin, du plaisir de faire plaisir et de participation &#224; la vie de groupe. Au lieu de &#231;a, son enthousiasme est r&#233;guli&#232;rement rabrou&#233;, son alphab&#233;tisation est interrompue et il se forme &#224; la plomberie sans qu'aucune autre voie professionnelle ne lui ait &#233;t&#233; propos&#233;e, qui eut &#233;t&#233; plus inspir&#233;e de sa personnalit&#233; radieuse que de l'urgence de lui trouver un travail pour que, lui aussi ne se retrouve pas &#224; la rue &#224; 18 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veux que le foyer soit capable de sonner l'alarme pour Colibri m&#234;me si elle a 19 &#224; l'&#233;cole et qu'elle ne cr&#233;e pas de conflit. Que le foyer ait les moyens de d&#233;tecter l'endroit de sa souffrance et de ce qu'elle est en train de se construire comme une cuirasse autour d'elle. Que le foyer, en somme, soit un endroit o&#249; Colibri sera consid&#233;r&#233;e et valoris&#233;e dans toute la dimension de son humanit&#233;, o&#249; sa mani&#232;re de relationner &#224; l'autre, son app&#233;tit de vie, o&#249; sa capacit&#233; &#224; exprimer une parole personnelle sera aussi prioritaire que ses r&#233;sultats scolaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veux que Girafon et Dauphin puissent un jour imaginer tisser des liens d'amour et de confiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'on cesse d'apprendre &#224; tous ceux-l&#224; pr&#233;c&#233;demment cit&#233;s, et &#224; tous les autres, &#224; force d'arbitraire &#171; &#233;ducatif &#187;, &#224; mentir et &#224; tricher et &#224; manipuler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veux, mais on s'en fout que je veuille. C'est pour eux, pour elles. C'est pour nous. Pour accompagner ces jeunes &#224; devenir des adultes qui se sentent responsables du monde autour d'eux, qui se sentent inclus, et qui auront les moyens d'y contribuer &#224; leur mesure, joliment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'&#233;difice ne s'est pas effondr&#233;, c'est parce qu'il tient sur les derni&#232;re forces et le dernier courage de quelques travailleurs et travailleuses sociaux id&#233;alistes, et sur l'adaptabilit&#233; de gamins qui ont besoin de croire qu'on les prot&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me joins &#224; Fernand Deligny qui &#233;crivit un jour (dans &lt;i&gt;Graines de crapule, conseil aux &#233;ducateurs qui voudraient la cultiver&lt;/i&gt;) : &#171; &lt;i&gt;Une nation qui tol&#232;re les quartiers de taudis, les &#233;gouts &#224; ciel ouvert, les classes surpeupl&#233;es, et qui ose ch&#226;tier les jeunes d&#233;linquants, me fait penser &#224; cette vieille ivrognesse qui vomissait sur ses gosses &#224; longueur de semaine et giflait le plus petit, par hasard, un dimanche, parce qu'il avait bav&#233; sur son tablier.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[/Wishbone]&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_4609 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;31&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.cqfd-journal.org/IMG/jpg/unecqfd191ok.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.cqfd-journal.org/local/cache-vignettes/L500xH594/unecqfd191ok-cd263.jpg?1779731356' width='500' height='594' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_credits '&gt;Illustration de C&#233;cile Kiefer
&lt;/div&gt;
&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Fr&#233;quents dans l'univers de la protection de l'enfance, le parrainage et le marrainage sont trop peu connus de la population. Tout le monde a la possibilit&#233; de devenir &#171; &lt;i&gt;famille de parrainage&lt;/i&gt; &#187; d'un jeune plac&#233;. Il s'agit d'accueillir de temps en temps le jeune chez soi, de l'emmener en vacances ou juste de passer lui rendre visite. L'engagement mutuel (enfant-parrain) se fait sur-mesure, au cas par cas, mais il permet d'&#233;tablir des relations en dehors d'un cadre professionnel. Il n'est pas r&#233;mun&#233;r&#233; mais peut faire l'objet d'un d&#233;fraiement journalier.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;Voir le site des &lt;a href=&#034;https://www.lesamisdelachesnaie.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;amis de La Chesnaie&lt;/a&gt; et celui du &lt;a href=&#034;http://www.club-de-la-chesnaie.fr/actualites/lassociation-les-ami-e-s-de-la-chesnaie&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;club de La Chesnaie&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt; &lt;/span&gt;&#192; 18 ans, l'ASE ne s'occupe plus des jeunes. Certains &#233;lus, tr&#232;s rares, sont pris dans le dispositif qui s'appelle &#171; contrat jeune majeur &#187; qui permet d'avoir un accompagnement envisageable au-del&#224; de la majorit&#233;, jusqu'&#224; 21 ans maximum.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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